CANDIDATURE DU DUC D'ORLÉANS AU TRONE
leyrand se faisait-il vraiment illusion sur les dispositions des cabinets étrangers? Pouvait-il croire que l'empereur Alexandre fût le seul souverain dont on eût à craindre les mauvaises dispositions? Remarquons que, deux jours après, le cabinet de Londres formula la réserve sur Tart. 8 du traité du 25 mars, et que TAutriche et la Prusse adhérèrent presque immédiatement à cette réserve. Quant à l'empereur Alexandre, rien de plus curieux que l'exposé de ses opinions politiques, de ses mécontentements, de ses jugements sur les princes de la maison de Bourbon, sur leur conduite ; on en trouve presque toujours la source dans les imprudences et dans les fautes que j'ai déjà signalées. Enfin on voit clairement percer à la fin de la lettre les intentions et les projets que M. de Talleyrand a réalisés deux mois plus tard,, lorsqu'il est parvenu à imposer à Louis XVIII l'obligation de changer tout son ministère, d'exclure les princes de son conseil et de le mettre lui, M. de Talleyrand, à la tête des affaires.
Mais il est un nom qui tient une place très importante dans cette lettre et sur lequel, avant d'aller plus loin, il est impossible de ne pas s'arrêter. M. le duc d'Orléans, sorti de France àla suite du Roi, retiré en Angleterre et non à Gand, était donc considéré par l'un des souverains qui allaient marcher à la tète de la nouvelle coalition comme pouvant tenir sur le trône de France la place de la branche aînée des Bourbons, et même comme offrant au repos de l'Europe de plus fortes garanties que celles que pouvait désormais donner la branche aînée. Le fait en lui-même était déjà fort grave; mais il le doit paraître bien davantage quand on sait qu'il existait, comme je n'en puis douter, une correspondance entre le prince et M. de Talleyrand. Avant d'écrire à Gand sa lettre du 23 avril, le prince de Talleyrand en avait reçu une de Londres, dans laquelle le duc d'Orléans lui rendait compte des lettres échangées avec Louis XVIII, et lui envoyait copie de la dernière qu'il venait d'écrire au chef
âl2 MÉMOIRES DU CHANCELIER PÂSQUIER.
de sa maison, le conjurant de séparer entièrement sa cause de celle des puissances étrangères. Le conseil était noble, sans doute ; mais comment espérer, dans les circonstances données, qu'il fût possible à la maison de Bourbon de songer, sans le secours de ces puissances, à rentrer en France? La réponse de Louis XVIII avait été, comme de raison, mesurée, mais évasive. Copie de cette réponse avait été aussi envoyée par M. le duc d'Orléans à M. deTalleyrand. Lorsque Louis XVIII reçut la grande lettre du 23, il eut peu de peine à comprendre combien étaient dangereuses et regrettables ces prétentions nouvelles mises en avant et discutées par les grandes puissances. Son parti fut donc aussitôt pris d'appeler auprès de lui le duc d'Orléans et d'ordonner à M. de Talleyrandde le venir joindre au plus tôt. Mais le duc d'Orléans n'hésita pas à lui répondre par un refus positif, accompagné de beaucoup de récriminations sur la conduite qui avait été tenue à son égard durant la Restauration jusqu'au 20 mars. Quant à M. de Talleyrand, il ne lui convenait pas de s'éloigner sitôt des personnages qui allaient décider du sort de la France, et sur les décisions desquels il se flattait, non sans raison, d'exercer une grande influence; il ne voulait pas arriver à Gand avant que les grandes opérations des armées de la coalition fussent commencées. Il sut manœuvrer de manière à ne rejoindre le Roi qu'après la bataille de Waterloo.
En France, rien de tout cela n'était connu; il y avait bien peu, non seulement de royalistes, mais d'hommes pris dans toutes les opinions, qui ne fussent convaincus que la coalition n'avait aucune incertitude dans son but, que son triomphe serait le triomphe de la légitimité, et qu'il amènerait infailliblement une seconde restauration en la personne de Louis XVIII. Les opinions n'étaient divisées que sur ce point unique : Napoléon est-il en état de résister au choc qu'il va avoir à supporter? Beaucoup tenaient pour l'affirmative; c'était le plus grand nombre. Beaucoup aussi