‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 4)Chapitre 105 sur 241 · PRÉSENTATION DE L'ADRESSE · texte numérisé non relu

PRÉSENTATION DE L'ADRESSE

citoyens, tous les amis de l'ordre, tous ceux qui sentent le besoin d'un gouvernement. Que si elle suivait une marche contraire et se rangeait à son devoir, discutant et délibérant, que deviendrait alors cette sortie prématurée contre le ministère, lorsqu'elle n'empêchait pas les affaires de y

suivre leur marche accoutumée? M. de Chabrol comptait sur un succès complet dans ses propositions financières. Déjà il avait publié un rapport au Roi sur l'administration des finances, et ce rapport avait fixé avantageusement l'attention du public. Les gens bien informés savaient qu'il était d'un bout à l'autre l'œuvre du marquis d'Audiffret; mais auprès du plus grand nombre, le ministre qui l'avait signé en recueillait l'honneur. M. de Chabrol faisait encore valoir une autre considération. On était engagé dans les préparatifs de l'expédition d'Alger, et la dépense en était énorme. Que le trésor n'ait pas hésité à faire face à cette dépense lorsque les Chambres n'étaient pas assemblées, rien de plus simple; mais quand les Chambres étaient réunies, quand on était en mesure de leur demander l'autorisation dont on avait besoin, était-il permis de s'en passer? Le ministre qui hasarderait cette témérité ne s'exposait-il pas à des reproches, à des accusations dont il serait malaisé de se défendre?

Malgré la force de ces raisons, l'opinion contraire, qui était celle du Roi et de M. de Polignac, prévalut. Le Roi écouta la lecture de l'adresse dans une attitude très sévère et répondit en ces termes : « Monsieur, j'ai entendu « l'adresse que vous me présentez au nom de la Chambre « des députés; j'avais droit de compter sur le concours des « deux Chambres pour accomplir tout le bien que je médi- « tais. Mon cœur s'afflige de voir que les députés des dépar- « tements déclarent que, de leur part, ce concours n'existe « fas. J'ai annoncé mes résolutions dans mon discours « d'ouverture de la session. Ces résolutions sont immuaa blés; l'intérêt de mon peuple me défend de m'en écarter.

« Mes ministres vous feront connaître mes intentions. » Le lendemain 19, M. de Polignac apporta à la Chambre des pairs et M. de Montbel à celle des députés l'ordonnance royale qui prorogeait la session de 1830 au 1*^ septembre suivant. Le choix d'un terme aussi éloigné indiquait assez que de grandes choses devaient se passer dans l'intervalle. Il était évident que la dissolution aurait lieu; qu'on voulait seulement se donner le temps de choisir le moment qui paraîtrait le plus favorable pour la convocation des collèges électoraux. Il est aussi fort probable que l'expédition d'Alger entra pour beaucoup dans les combinaisons du gouvernement. Il prévoyait le succès de cette expédition et pensait que ce serait un puissant moyen d'influence sur les électeurs.

En l'absence des Chambres, la tribune étant muette, la presse redoubla de violence dans la guerre qu'elle avait déclarée au ministère. Le Roi semblait plus que jamais convaincu que la France le vengerait, dans les nouvelles élections, de l'affront qu'il croyait avoir reçu. Son attention se portait surtout sur les préparatifs de l'expédition contre le dey d'Alger. Cependant de graves symptômes témoignaient de l'agitation de l'esprit public. Ce fut à cette époque qu'éclatèrent avec un redoublement d'intensité les incendies qui depuis quelque temps désolaient la Normandie. Comme les partis font arme de tout, ils ne manquaient pas de s'imputer réciproquement d'abominables calculs, spéculant sur la terreur produite par cette série de crimes. C'était, disaient les uns, un moyen d'influencer les prochaines élections; on n'oserait pas aller voter, de crainte de trouver au retour sa maison brûlée. Suivant les autres, c'était une occasion de mettre les troupes en mouvement et de les compromettre avec la population. Les prêtres mêmes étaient mêlés à ces odieuses suppositions; d'autre part, les écrivains ministériels s'efforçaient de faire planer les soupçons sur le parti libéral, qui comptait profiter de

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