‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 4)Chapitre 116 sur 241 · LES AVERTISSEMENTS · texte numérisé non relu

LES AVERTISSEMENTS

ministre de Prusse, M. de Werther; il me le conta peu de jours après la révolution de Juillet. Ou sait que la congrégation des Jésuites était depuis longtemps parvenue à se faire tolérer en Prusse ; elle y était fort établie et envoyait assez souvent quelques-uns de ses membres à Paris, où ils devaient s'aboucher, pour la plus grande prospérité do rOrdre, avec les chefs les plus importants de la maison mère de Montrouge. Ces députés ne traversaient pas la capitale de la France sans venir rendre leurs devoirs au ministre de Prusse, qui devait viser leurs passeports. Un mois environ avant les fatales ordonnances, deux de ces voyageurs lui annoncèrent, en prenant congé de lui, qu'on touchait en France à de bien gros événements, qui, il fallait du moins l'espérer, auraient de très salutaires conséquences. Il serait difficile de se méprendre sur ce que devaient être ces événements auxquels s'attachaient de telles espérances 1

A l'intérieur, on avait pris les plus minutieuses précautions pour que rien ne fût découvert. Quand on fut d'accord sur tous les détails, les ordonnances furent rédigées par les ministres et écrites de leurs mains. Cependant M. de Chabrol, dans une conversation qu'il eut avec M. Capelle et dont il vint me faire part, avait bien cru entrevoir des indices du coup d'État préparé ; mais ce n'étaient que suppositions assez vagues. Je crois que, excepté M. de Vitrolles, qui a certainement reçu certaines confidences, il n'y a eu que deux hommes qui, s'ils n'en ont pas reçu de directes, ont eu le talent de surprendre des indications assez précises : MM. Ouvrard et Rubichon ; M. Ouvrard, sous prétexte d'entretenir de ses projets M. de Polignac et M. de Montbel, pénétrant à toute heure dans leurs cabinets et allant de l'un à l'autre, ayant l'art de se faire dire ce qu'il voulait savoir, en affirmant que la confiance qu'il inspirait lui avait valu déjà telle et telle confidence. Je tiens de M. de Laval lui-même que, l' avant-veille du jour

OÙ la nouvelle des ordonnances fut apportée à Londres, un courrier extraordinaire lui arriva des affaires étrangères. Sa surprise fut grande quand il vit que le motif futile allégué ne motivait nullement cette mesure exceptionnelle. Quelques heures après, il avait acquis la certitude qu'après lui avoir remis les dépêches, le courrier s'était rendu dans la Cité, chez les banquiers avec lesquels M. Ouvrard faisait de très grosses affaires. Quant à Rubichon, c'était un homme exalté, professant les opinions les plus exagérées, pamphlétaire médiocre, agent secret de Montrouge et n'ayant pu avoir révélation de ce qui se préparait que par les Pères Jésuites. Il devait de l'argent à M. Greffulhe et crut pouvoir s'acquitter en lui donnant un bon avis. Le jeudi 21, il lui dit : « Croyez-moi, le gou- « vernemcnt va frapper la semaine prochaine un grand « coup; faites vos affaires en conséquence. » Les paroles de Rubichon semblaient de si peu de poids que M. Greffulhe ne leur donna aucune attention et n'en a compris l'importance que le lundi suivant. Mais ce qu'on ne savait pas, ce qu'on n'avait aucun moyen de pénétrer avec certitude, on ne pouvait s'empêcher de le redouter, on le devinait, car l'inquiétude grandissait chaque jour. Un moment elle se calma, trompée par une ruse du ministère ; le jeudi dans la matinée, on apporta à la Chambre des pairs les lettres closes qui devaient être distribuées à MM. les pairs pour qu'ils eussent à assister à l'ouverture de la session le 3 août. Je me souviens que je dînais à Neuilly chez le duc d'Orléans, tout le monde était dans un grand émoi; je calmai les esprits en donnant la nouvelle de l'envoi de ces lettres. Le vendredi et le samedi, le bureau de M. de Peyronnet était couvert de lettres destinées aux députés, et il avait soin que les personnes qui venaient lui parler pussent les voir. Il les montrait même comme une preuve des intentions pacifiques du gouvernement. Pour pousser jusqu'au bout la dissimulation, il alla jusqu'à les faire

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