‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 4)Chapitre 126 sur 241 · RÉUNION DE PAIRS CHEZ M. PASQUIER · texte numérisé non relu

RÉUNION DE PAIRS CHEZ M. PASQUIER

veut bien se reporter au discours que l'archevêque avait tenu au Roi à la porte de Notre-Dame le jour du Te Deum, on en conclura sans doute que l'exaltation religieuse poussée jusqu'au mysticisme était le lien qui unissait le prince et son ministre favori. Pour qui connaissait le Roi, il n'y avait aucun espoir de modifier ses idées et d'obtenir la moindre concession; cela ne fut que trop démontré.

Trois ou quatre réunions eurent lieu chez moi le mercredi, dans lesquelles se rencontrèrent quelques-uns des principaux membres de la Chambre des pairs, M. Hyde de Neuville entre autres. Dans son zèle plein d'ardeur et de courage, il voulait qu'on allât à Saint-Cloud, qu'on portât la vérité aux pieds du Roi, qu'on le conjurât de ne pas compromettre sa couronne. Il me soutenait que j'étais plus spécialement désigné qu'un autre pour remplir un devoir aussi sacré. Je lui représentai, et fus en cela appuyé par les assistants, le duc de Broglie et M. Portalis étaient du nombre, que nos personnes, la'mienne surtout, étaient peu agréables au Roi, que la vérité venant par nous ne lui inspirerait aucune confiance. Nous pensâmes alors à M. l'abbé de Montesquieu, qui avait son franc parler à la Cour et dont les sentiments ne pouvaient inspirer au Roi aucune méfiance. Il vint aussitôt à notre appel, fut de mon avis sur le peu de poids des paroles dont je serais le porteur, ajouta qu'on ne gagnerait rien, de quelque côté que vînt l'intervention, mais ne se refusa pas à s'employer. De suite il se mit en route, mais sa voiture ne put franchir les barrières. Nous ayant rendu compte de sa mésaventure, il se décida à écrire une lettre; il exposait au Roi tous les dangers qu'il afi'rontait et le conjurait de s'arrêter sur cette pente fatale. J'ai su que cette lettre fut fidèlement remise; sur les instances de M. de Neuville, je me décidai à en écrire une dans le même esprit et la lui confiai. Je n'ai jamais pu découvrir ce qu'elle est devenue.

Le mercredi soir arriva à Saint-Cloud le duc de Morte-

jnart. Après l'entrevue qui avait eu lieu le jeudi précédent entre le Roi et lui, il avait cru pouvoir se retirer pour quelques jours chez lui, à quelques lieues de Versailles. Il n'avait appris que le mardi matin la publication des ordonnances et ne fut informé que le mercredi des troubles de Paris, qui d'heure en heure devenaient plus sérieux. Il sut que son régiment des gardes à pied avait été mandé à Saint- Cloud; mais pour le rejoindre il fallait traverser Versailles, qu'il trouva en insurrection. Il fut même atteint d'une pierre lancée dans sa calèche et ne se tira de cette bagarre qu'avec assez de peine. Onze heures du soir venaient de sonner, lorsqu'il entra dans la cour du château de Saint-Cloud; il vit le Roi sortir du salon, s'avancer sur le balcon avant de regagner sa chambre à coucher. Il se hâta de monter, mais ce fut en vain qu'il fit demander par M. de Duras la permission de voir le Roi.

A Paris, la nuit se passa en préparatifs de part et d'autre. A l'état-major, on était obligé de se borner à la défense ; M. de Polignac avait expédié des courriers pour appeler de tous côtés des renforts, et ordre était envoyé à tous les régiments de la garde en quartier dans les villes plus ou moins rapprochées de la capitale de s'y porter en toute hâte. Ces mouvements ne pouvaient être efficaces que deux ou trois jours après. Excepté un régiment d'infanterie de la garde qui arriva de Saint-Denis dans la nuit du mercredi au jeudi et qui prit poste aux Champs-Elysées, le maréchal se trouvait encore, le jeudi matin, réduit aux seules forces qu'il avait la veille. Les dispositions prises étaient mauvaises. Pourquoi, disait-on, s'être engagé dans les rues étroites, dans les quartiers les plus populeux? pourquoi avoir compromis les troupes? Il fallait, au contraire, les tenir en masse et toujours prêtes à porter un coup décisif. Cette seule attitude eût suffi pour en imposer aux séditieux. S'il eût laissé s'insurger et s'armer paisiblement toute la ville, quels reproches ne lui aurait-on pas faits? On n'aurait

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