LES MARCHÉS OUVRARD
la belle saison, dans laquelle il n'y avait pas eu une bataille rangée et, par conséquent, aucune perte de munitions, ni d'ai-tillerie. L'attention publique était principalement occupée du marché passé avec le munitionnaire général Ouvrard. La commission d'enquête, chargée d'examiner sa gestion, avait présenté à M. de Villèle un rapport si volumineux qu'il ne put s'arrêter à la pensée de le parcourir et se borna à demander s'il se terminait par quelques conclusions positives. On lui répondit que cela n'avait pas été possible, que la commission n'avait pas eu le droit de prendre personne à serment. Seule une information judiciaire pourrait amener des conclusions précises. M. de Villèle n'hésita pas à ordonner l'impression du rapport, afin qu'il fût distribué aux membres des deux Chambres ; il ne s'arrêta pas là et déclara que l'affaire était renvoyée devant les tribunaux.
Le lendemain, M. Daru vint trouver M. le président du conseil et lui demanda très loyalement s'il avait bien pensé aux inconvénients du parti qu'il avait cru devoir prendre, s'il avait suffisamment réfléchi aux conséquences de la publicité qu'il allait donner à un travail qui n'avait pas été fait dans cette vue et à celles du renvoi d'une telle affaire devant les tribunaux. M. le président répondit qu'en une semblable matière il ne pouvait voir d'inconvénients à ce que tout fût mis au grand jour. Je crois que la véritable cause de cette détermination était qu'il avait à faire passer dans la session le règlement définitif des dépenses de 1823 ; il s'estimait heureux de pouvoir couper court à la discussion probable sur les marchés d'Ouvrard, en disant que cette affaire était renvoyée devant les tribunaux, que les Chambres n'avaient dès lors pas à s'en occuper, qu'on devait attendre avec confiance le jugement qui interviendrait. Sa méthode a toujours été de se tirer de l'embarras du moment, sans se soucier de l'avenir. La discussion ne fut pas, à beaucoup près, aussi complètement évitée dans
les deux Chambres qu'il Tavait suppose. M. de Villèle n'échappa pas aux observations de l'opposition. MM. Benjamin Constant, de La Bourdonnaye, le général Foy, firent adopter une disposition additionnelle d'où résultait que les ministres seraient tenus de présenter, à la prochaine ses sion, les comptes de leurs opérations relatives à la guerre d'Espagne et de la liquidation définitive des dépenses de cette guerre. Ainsi la question n'était pas vidée, comme s'en était flatté le président du conseil; elle devait nécessairement se reproduire dans le cours de l'année suivante.
A la Chambre des pairs, je fus amené à la tribune, voici comment. A la Chambre des députés, la discussion avait été peu favorable à l'expédition d'Espagne; le Dauphin en avait été blessé, il l'avait été surtout du travail de la commission d'enquête, qu'on avait publié. M. Daru avait été, avant tout, préoccupé du soin de dégager la responsabilité de l'administration de la guerre ; il en résultait cette impression que les marchés de Bayonne n'avaient été nullement nécessaires. M. Daru avait sans doute obéi à des souvenirs personnels; il avait débuté dans l'intendance militaire et avait contracté sous l'Empire l'habitude d'une excessive sévérité contre tout ce qui portait le nom de fournisseur. Toujours est-il que son rapport n'envisageait l'affaire que sous une de ses faces et négligeait entièrement le côté politique, qui avait décidé le prince généralissime à tout sacrifier, durant son court séjour à Bayonne, à l'avantage d'entrer sans nul retard en Espagne. Cet avantage, en effet, avait été considérable. Le Dauphin désirait donc beaucoup que ce point de vue fût rétabli, et il ne pouvait plus l'être qu'à la Chambre des pairs. Le duc de Guiche vint de sa part m'en parler, et je me chargeai de lui donner toute satisfaction. Le jour venu, je demandai la parole et m'exprimai en toute liberté sur la conduite du ministère et de ses agents, dont les fautes accumulées avaient rendu ce traité de Bayonne nécessaire. Je louai, comme il était juste