‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 4)Chapitre 155 sur 241 · MARCHE SUR RAMBOUILLET · texte numérisé non relu

MARCHE SUR RAMBOUILLET

employé? Il n'en fut pas délibéré dans ce qui formait le conseil avoué du gouvernement. Avait-on consulté le lieutenant général? Cela n'est pas impossible. Quoi qu'il en soit, il en a accepté la responsabilité par le récit officiel qu'il a laissé publier le 5 et dans lequel la place de M. de La Fayette se trouve faite très nettement. Il était, au reste, impossible que celui-ci ne fût pas en première ligne dans un mouvement improvisé par ces hommes de l'Hôtel de ville dont il était le porte-étendard et sur lesquels son autorité était beaucoup plus puissante que celle du lieutenant générai.

Dans la nuit du 2 au 3, la résolution fut prise de jeter sur la route de Rambouillet tout ce qu'on pourrait réunir des hommes ayant pris part au combat des trois journées de Juillet, et d'en grossir la masse de ce que le flot populaire pouvait fournir de gens de bonne volonté. Le général Pajol se mit fort en avant dans cette entreprise, dont on pourrait croire que la journée du 6 octobre 1789 avait fourni l'exemple. Même but, en effet, et mêmes procédés ! Le souvenir de celte journée n'a pas troublé M. de La Fayette. Tous les moyens de transport que peut renfermer une ville comme Paris, fiacres, cabriolets, voitures publiques et bourgeoises, furent mis en réquisition dans la matinée du 3. J'ignorais complètement ce mouvement, au milieu duquel je tombai, en traversant les Champs-Elysées, pour me rendre à la Chambre des députés. J'avais pris ce chemin pour éviter les barricades qui interceptaient encore beaucoup de rues. Il me fut très difficile de me tirer de la cohue qui couvrait la grande avenue et dont l'aspect avait quelque chose de sinistre. J'arrivai au Palais-Bourbon sans avoir pu me rendre compte de l'étrange spectacle qui avait frappé mes yeux et sans avoir deviné ce que ce pouvait être. Quelques personnes mieux informées m'apprirent que cette foule marchait sur Rambouillet, pour disperser les troupes dont le Roi était entouré. A moins de compter sur

leur défection complète et sur leur parti pris de n'opposer aucune résistance, Tentreprise était véritablement insensée. Il paraît qu'on ne doutait pas de leurs dispositions et qu'on les considérait comme étant en pleine désorganisation.

Notre inquiétude était grande; qui pouvait prévoir les excès auxquels se livrerait cette horde indisciplinée, si on lui résistait et si elle était victorieuse? Si elle était repoussée, à quels actes ne pouvait-on pas s'attendre dans les rues de Paris? Il était impossible que le gouvernement du lieutenant général n'en fût pas préoccupé; il prit le parti d'envoyer à Rambouillet de nouveaux commissaires avec mission de faire connaître au Roi les périls de sa situation et de le conjurer, pour éviter de grands malheurs, de se résigner à sortir du royaume. Toutes les facilités, toutes les garanties, toutes les sauvegardes lui seraient données, à condition que son départ serait immédiat.

Les commissaires furent, cette fois, au nombre de trois : le maréchal Maison, M. de Schonen et M. Odilon BaiTOt. Ils devaient, dans le cas où Charles X se déciderait à partir, l'accompagner jusqu'au lieu de l'embarquement et veiller à sa sûreté, ainsi qu'à celle de tous les siens. Le bruit de la prochaine arrivée des Parisiens qui s'avançaient sur la route les avait précédés. On prétendait qu'ils étaient au moins quatre-vingt mille. Les trois commissaires avaient sur leurs chapeaux une large cocarde tricolore; sur l'observation qu'ils ne pouvaient se présenter avec cet insigne devant Sa Majesté, M. Odilon Barrot arracha la sienne en disant : « Il s'agit bien d'une cocarde dans un moment comme celui-ci! » M. de Schonen imita son exemple; le maréchal Maison refusa de quitter les trois couleurs. Etant entrés dans le cabinet où se tenait Charles X, les commissaires se présentèrent comme envoyés pour servir de sauvegardes, dans des circonstances devenues critiques. Puis ils essayèrent de faire accepter au Roi la nécessité d'un prompt départ. Charles X leur répondit avec une grande

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