‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 4)Chapitre 156 sur 241 · COMMISSAIRES ENVOYÉS A RAMBOUILLET · texte numérisé non relu

COMMISSAIRES ENVOYÉS A RAMBOUILLET

dignité qu'il n'avait rien à démêler avec eux. De quel droit venaient-ils faire auprès de lui une telle démarche? Il avait envoyé son abdication et celle de son fils, mais il avait mis pour condition à la validité de cet acte que son petit-fils serait reconnu et proclamé roi. Il ne devait pas partir et ne partirait pas avant que cette condition fût exécutée. Charles X était d'autant plus en défiance que, vers le milieu du jour, une réponse lui avait été déjà apportée de la part du lieutenant général. J'ai la certitude qu'il l'avait montrée au duc de Laval; elle était ainsi conçue : « Sire, j'ai « reçu la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de « m'adresser, renfermant son abdication et la renonciation « de M. le Dauphin. Je me suis empressé de faire remettre « aux archives de la Chambre des pairs ce document im- « portant. J'ai l'honneur d'être. Sire, de Votre Majesté le « très humble et très fidèle serviteur. »

Le maréchal Maison parla avec une rudesse fort inconvenante, cherchant à effrayer le Roi par le tableau des nouveaux malheurs que son opiniâtreté pouvait causer et dont il voulut le rendre responsable. Le Roi resta impassible. M. Odilon Barrot, plus habile, lui donna à entendre que son éloignement pouvait seul, en dissipant les défiances, amener la reconnaissance si désirée des droits du duc de Bordeaux. Son refus de s'éloigner anéantirait toutes les chances qui restaient au jeune prince. Ce point de vue fit une impression très visible sur le Roi, qui ne se décida pas encore et fit sortir les commissaires. La conférence avait durée vingt minutes environ. Quelques instants après, le maréchal Maison fut rappelé; le Roi lui demanda s'il était vrai que les Parisiens qui s'avançaient sur Rambouillet fussent au nombre de quatre-vingt mille. « Je ne puis affir- « mer leur nombre, répondit le maréchal (telle est du moins « sa version), mais il est considérable. » Et il décrivit l'immense colonne que formait sur la route la file de voitures do toute espèce qui s'avançait. Bientôt après le Roi donna

Son consentement aux trois commissaires. M. Odilon Barrot, en sortant du cabinet, s'adressant aux nombreuses personnes qui l'entouraient, dit : « Tout est fini, il n'y a « pas un moment à perdre ; il ne faut songer qu'à sauver a les jours du Roi. Toute la population de Paris se précipite « armée, furieuse, sur Rambouillet. Cent cinquante mille « hommes sont sur nos pas, à peu de distance; c'est 1792, a c'est 1793 dans toutes leurs fureurs. Estimons-nous heu- « reux si les plus grands malheurs sont évités. »

Cette allocution avait porté coup, Tordre du départ fut donné. Entre dix et onze heures du soir, le Roi était déjà avec tous les siens sur la route de Maintenon, où il alla coucher. Les troupes le suivirent, commandées par le maréchal Marmont, qui croyait encore que le Roi n'avait pas abandonné la pensée de se retirer sur la Loire. II avait en conséquence donné l'ordre à quelques officiers de l'étatmajor de prendre les devants et de se rendre à Chartres, pour préparer des logements et des vivres. Une brigade de cavalerie légère, commandée par le général Talon, reçut l'ordre de suivre la même direction. A Épernon, un incident lui inspira de sérieuses réflexions sur la fidélité d'une partie des troupes sur lesquelles tous ses projets reposaient. La maladresse d'un messager fit tomber entre ses mains deux sauf-conduits apportés de Paris pour être remis, de la part du lieutenant général, à deux régiments suisses qui faisaient partie de sa petite armée; leurs colonels, MM. de Besenval et de Salis, en avaient fait la demande par l'intermédiaire du lieutenant-colonel Meillerdes. Les sauf-conduits portaient que ces régiments devaient se rendre dans les villes de Chalon et de Màcon, c'est-à-dire sur la route de leur pays. Ce pénible mécompte disposa sans doute le maréchal à recevoir avec moins de regret la déclaration, que lui fit Charles X à Maintenon, qu'il renonçait à se rendre à Blois, qu'il se dirigeait vers Cherbourg pour s'y embarquer Des troupes qui l'avaient

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accompagné, il ne garda que les gardes du corps et une petite section de rartillerie, qu'il tint beaucoup à conserver. Il se sépara du reste de sa petite armée à la sortie de Maintenon. II avait fait lire à la tôte des corps un ordre du jour d'adieu noblement conçu. Les régiments alors s'acheminèrent par la route de Chartres, pendant que le Roi prenait celle de Dreux. Le sacrifice était accompli sans résistance!

J'ai ouï dire au maréchal Maison que jamais plus lourd fardeau n'avait pesé sur sa poitrine que celui dont il s'était senti délivré lorsqu'il vit à Rambouillet Charles X et les siens monter en voiture. Il louait le maréchal Marmont, dont il n'avait pas pénétré le motif, d'avoir beaucoup contribué à cette détermination. Celui-ci, en effet, y aida de tout son pouvoir, d'abord parce qu'il avait le plus ardent désir de quitter la position de Rambouillet, qu'il croyait détestable^ pour gagner celle de Maintenon, qu'il jugeait préférable, et parce qu'il nourrissait toujours la pensée d'une retraite sur la Loire. Quant au maréchal Maison, il craignait avant tout une rencontre. « Il n'est pas vrai, lui « ai-je entendu dire, que toutes les troupes dussent se « débander; il y avait eu des désertions, mais celles qui fc restaient étaient dans de très bonnes dispositions. Les « soldats qui avaient été engagés dans Paris auraient été (c heureux de prendre leur revanche sur ceux qui avaient « tiré sur eux par les fenêtres et aux coins des rues. L'arec tillerie, admirablement servie, n'avait aucune hésitation, « et ses quarante-deux pièces auraient balayé tout ce qui-v ce se serait présenté devant elles; puis enfin on avait les « gardes du corps, dont la fidélité était inébranlable. Il « aurait donc été fait très aisément un grand carnage des « vainqueurs des trois journées. La guerre civile alors <r était inévitable, et nul ne pouvait dire jusqu'à-quel point « le pays aurait eu à souffrir. »

J'ai entendu certaines personnes raisonner tout autrement que le maréchal Maison. Elles trouvaient que l'occa-

sion était admirable pour Charles X. Mieux conseillé, il eût compris que, du moment où l'on avait commis la faute de le placer dans le cas de légitime défense, il était impossible que les troupes qui l'entouraient l'abandonnassent, qu'il pouvait faire subir aux Parisiens un épouvantable désastre qui aurait relevé sa situation et forcé ses adversaires à compter avec lui. Ils auraient été trop heureux, après leur déroute, d'accepter la régence du duc d'Orléans avec la royauté de Henri V reconnue et proclamée. Comment n'at-on pas pris le parti de la résistance, alors que le succès paraissait si vraisemblable? Comment n'a-t-on pas fait reconnaître la misérable colonne qui s'avançait dans la plaine, en longeant la forêt de Rambouillet, au lieu de s'incliner devant les assertions de gens dont on connaissait les mauvais sentiments? Il eût été démontré qu'il suffisait de deux charges de cavalerie, de quelques volées de canon à mitraille, pour disperser cette cohue sans discipline. Et pourtant le Roi était entouré d'hommes dévoués. Dans sa petite armée, il y avait beaucoup d'officiers capables, énergiques. Ils ont été paralysés sans doute par le spectacle des tergi versations, de l'incohérence dans les ordres, et n'avaient plus confiance dans les conseillers incapables qui avaient préparé et qui achevaient la perte de la monarchie légitime. Le Moniteur du 15 fait le récit officiel de la marche sur Rambouillet; on y voit que « le lieutenant général, attendu <( l'inquiétude que donnait aux populations le rassemble « ment de troupes auprès de Charles X, avait donné à « M. de La Fayette l'ordre de faire marcher sur Ram- « bouillet six mille hommes de la garde nationale », (L'ordre avait-il précédé le mouvement, ou ne serait-il venu qu'après?) « Mais, aussitôt qu'on avait vu ces six mille « hommes se préparer à marcher, le nombre de ceux qui s'y « étaient joints volontairement avait pris une telle exten « sion que quarante ou cinquante mille hommes s'étaient « mis en route avec cet élan qui caractérise le peuple

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