LA ROYAUTÉ CONSTITUTIONNELLE
était nécessaire d'y pourvoir. Elle fut repousséc et combattue par MM. de Castelbajac, deRougé, de Sainte-Maure- Montausier, de Lorges, d'Andigné et de Chateaubriand; mais étant mise aux voix, elle fut adoptée par une grande majorité. M. de Bastard proposa de voter sur l'ensemble du projet et de ne pas prolonger, sur les divers articles, une discussion évidemment inutile. Cette proposition ayant été adoptée, on alla aux voix sur Tensemble de la déclaration. On vota d'abord par mains levées, et l'adoption prononcée fut confirmée par celle qui eut lieu au scrutin secret. Il y eut quatre-vingt-neuf suffrages pour la déclaration, dix contre, quatorze billets blancs et un billet nul. Total : cent quatorze votants.
La Chambre décida ensuite, sans contradiction, que la déclaration adoptée serait immédiatement portée au lieutenant général, par une grande députation à laquelle tous les autres pairs présents pourraient s'adjoindre. Nous arrivâmes au Palais-Royal à dix heures du soir. Le duc d'Orléans nous reçut entouré de toute sa famille ; il paraissait fort ému. Les clameurs, le chant de la Marseillaise surtout, retentissaient jusque dans les salons et rendaient fort difficile de s'entendre. On n'osait fermer les fenêtres, de peur de mécontenter le peuple. Il serait difficile do donner à ceux qui ne l'ont pas vu une idée de l'aspect du Palais, où une foule étrange affluait, non seulement dans le jardin, mais dans les avenues, les escaliers, les vestibules, jusqu'aux portes des salons; c'était plus que le triomphe, c'était la joyeuse orgie d'une tourbe populaire, sans aucune disposition malveillante.
La journée du dimanche fut employée à régler et à arrêter les détails de la séance du lendemain, dans laquelle le lieutenant général devait accepter, en présence des deux Chambres réunies, la déclaration votée par elles. Je fus appelé le soir au Palais-Royal, où je trouvai le conseil assemblé. On me donna lecture du programme, qui était
déjà à peu près convenu. Après quelques questions de pure forme, il s'en présenta une beaucoup plus importante. La séance devait se terminer par l'invitation que la commission au département de la justice ferait aux membres des deux Chambres de se réunir le lendemain, dans le lieu habituel de leurs séances, pour y prêter le nouveau serment. Quels seraient les termes de ce serment? Il y avait sur ce point division dans le conseil. La majorité voulait qu'on usât de la formule accoutumée : « Je jure d'être « fidèle au Roi, à la charte constitutionnelle et aux lois « du royaume. » M. Dupont de l'Eure aurait désiré quelque chose de plus explicite, de plus approprié à la circonstance, accentuant la chute de la branche aînée. L'ancienne formule fut maintenue, sur l'avis de M. de Broglie, de M. Guizot et le mien.
Le lendemain, le lieutenant général, ayant pris place sur l'estrade, entendit la lecture de la déclaration faite par le président de la Chambre des députés. Il demanda l'adhésion de la Chambre des pairs, que je lui remis, prononça son acceptation, sans restriction ni réserve, puis, se levant et la tête découverte, prêta le serment suivant : « En pré- « sence de Dieu, je jure d'observer fidèlement la Charte « constitutionnelle, avec les modifications exprimées dans « la déclaration, de ne gouverner que par les lois et sui- « vant les lois, de faire rendre bonne et exacte justice à « chacun suivant son droit, et d'agir en toutes choses dans « la vue de l'intérêt, du bonheur et de la gloire du peuple « français. »
Le commissaire au département de la justice lui présenta alors l'acte dans lequel tout ce qui venait de se passer était consigné; il le signa en trois originaux pour être déposés aux Archives royales, aux archives de la Chambre des pairs et de la Chambre des députés. Cette formahté accomplie, il fut se placer sur le trône, au milieu des cris répétés de : Vive le Roi! Le nouveau roi Louis-Philippe
LA FORMULE DU SERMENT. 3il
parla, en termes très brefs, de Tétendue des devoirs qu'il venait de contracter, de sa ferme résolution de les remplir et des espérances qu'il se plaisait à concevoir pour Tavenir. Le commissaire au département de la justice invita MM. les pairs et MM. les députés à regagner leurs Chambres respectives. Là, le serment de fidélité au Roi, à la Charte constitutionnelle et aux lois du royaume, serait individuellement prêté; puis la séance fut levée.
La séance du lendemain 10 août, à la Chambre des pairs, devait être la première à laquelle le public serait admis. J'allais monter au fauteuil quand on m'avertit que M. Guizot et, je crois, M. Sébastiani demandaient à me parler. Ils arrivaient de la Chambre des députés, pour me demander de renvoyer la séance au lendemain, attendu, me disaient-ils, que la Chambre des députés ne se contenterait pas de la formule du serment qu'on avait lu la veille. D'après ce qui venait d'être dit dans les bureaux, il était certain qu'elle en adopterait une plus explicite. Je m'efforçai de leur faire comprendre tout ce que ce changement aurait de fâcheux, qu'il ferait naître la défiance sur les intentions du gouvernement. Pourquoi, le lendemain de la séance royale, revenir sur ce qui y a été solennellement annoncé? Pour les mieux convaincre, j'appelai à mon aide M. de Sémonville, ainsi que M. Mole et le duc de Broglie. Comme moi, ils affirmèrent que, si la formule du serment était changée, un grand nombre de pairs se retireraient. J'ajoutai que l'heure de notre réunion avait été indiquée à la séance royale de la veille; que je ne prendrais pas sur moi de la renvoyer; que tout ce que je consentais à faire, c'était de la retarder d'une heure ; que si, dans cet intervalle, une décision officielle du ministère requérait la remise au lendemain, je ferais connaître la démarche à la Chambre, qui prononcerait. Si je ne recevais rien avant ce délai, j'ouvrirais la séance et ferais prêter le serment suivant la formule annoncée. MM. Guizot, Sébastiani, de
3i2 MÉMOIRES DU CHANCELIER PASQUIER.
Broglie et Mole partirent pour le Palais-Royal, où ils allèrent délibérer avec le Roi.
L'heure fut longue à passer. On s'était bientôt douté, dans la Chambre, que ce retard imprévu devait avoir un motif sérieux; l'inquiétude était extrême. Enfin M. Mole et le duc de Broglie revinrent avant que l'heure fût expirée et me dirent que le conseil s'était rangé à mon avis, que je pouvais ouvrir la séance. Je lus la formule du serment; elle était littéralement conforme à celle précédemment usitée dans la Chambre des pairs. On procéda ensuite à l'appel nominal. C'était une dure épreuve pour tous les vieux serviteurs du Roi, pour ceux qui avaient été attachés à sa personne. Lorsqu'on leur avait demandé de voter sur la déclaration, ils avaient pu mettre dans l'urne un vote négatif ou un billet blanc; il fallait aujourd'hui émettre un vote public! Le nombre des votants n'était que de cent cinq. Le vicomte Dambray seul déclara que sa conscience et ses affections lui commandaient de s'abstenir, jusqu'à ce que le serment qu'il avait prêté autrefois fût jugé suffisant pour lui laisser le droit de voter, et il se retira. Tous les autres pairs se soumirent et prêtèrent le serment demandé. Parmi ceux dont la résolution était attendue avec le plus d'anxiété, se trouvait le duc de Fitz-James, La nouvelle des derniers événements l'avait surpris hors de France; arrivé la veille, il avait hésité sur le parti qu'il devait prendre. Au moment de l'ouverture de la séance, il n'était pas encore décidé. Quand on appela son nom, il demanda à dire quelques paroles. Il est impossible d'en imaginer de plus touchantes : les affections de toute sa vie, ses sentiments les plus intimes, le profond attachement pour son vieux maître, conduit à sa perte par des serviteurs insensés, voilà donc ce qu'on lui demandait de sacrifier! Il s'y résignait, le cœur déchiré; la ruine de tout ce qu'il avait servi avec passion était irrévocable. Beaucoup de ses collègues, parmi les plus sages, avaient accepté les faits qui depuis