ENQUÉTK SUR LA MORT DU PRINCE
attendre, alors que dans le désordre inséparable du premier moment, alors que le maire avait opéré, il eût été si facile de détourner tout objet compromettant; alors que, au dire de M. de La Villegontier, plus de deux cents personnes, gens de la maison, gens du village, étaient entrées dans la pièce avant l'apposition des scellés? Il est peut-élre sans exemple qu'on ait à ce point négligé les précautions les plus simples, et surtout qu'on n'ait pas craint de faire assister tant de monde à un spectacle dont on eût dû s'efforcer, au contraire, de détourner tous les regards. Il était évident que le premier gentilhomme de la chambre, M. de La Villegontier, avait été profondément troublé par la catastrophe. On ne pouvait ignorer que Mme de Feuchères, revenue d'Angleterre à la suite du prince, avait depuis plusieurs années usurpé sur son esprit un crédit qui lui donnait dans l'intérieur une autorité absolue. Elle était l'objet du mépris ou de la haine de tout ce qui, de près ou de loin, appartenait au service de la maison de Condé. L'anarchie dut être complète dans le château quand on découvrit que le prince avait cessé de vivre.
Mes recherches achevées dans la chambre à coucher, je redescendis dans l'appartement du rez-de-chaussée, pour procéder à la rédaction de l'acte de décès. J'écrivis au Roi pour l'informer des circonstances vraiment extraordinaires qui accompagnaient la mort du prince. Je lui dis qu'il me semblait de la plus haute importance que des hommes fort experts dans les questions de médecine légale vinssent très promptement faire une autopsie, qui sans doute préciserait les causes de cette mort étrange. J'insistai sur la nécessité d'une information judiciaire, que M. le procureur général devrait surveiller avec grand soin. Ma lettre fut portée au Palais-Royal par un homme à cheval, auquel je recommandai la plus extrême diligence. Cette précaution prise, je fis appeler les valets de chambre et les différentes per-
sonnes dont le témoignage me paraissait, avec celui de M. de La Villegontier, le plus digne de confiance. Je les interrogeai, sans toutefois employer les formes judiciaires, dont il ne m'appartenait pas d'user en cette occasion. Ces interrogatoires eurent lieu en présence de M. de Sémonville et de M. Cauchy, et je puis affirmer que, dans ce premier moment, pas une parole ne fut dite, pas une insinuation ne fut faite dont je pusse conclure qu'il s'élevait dans l'esprit de qui que ce fût le moindre doute sur la réalité du suicide. Tout le monde était d'accord sur les faits principaux : la seule porte par laquelle il fût possible d'entrer dans la chambre du prince étant fermée au dedans par un verrou dont la résistance n'avait pu être surmontée, on avait été obligé d'enfoncer le panneau du bas; les personnes qui avaient pénétré les premières dans la pièce avaient trouvé les fenêtres hermétiquement fermées; dès lors aucun individu n'avait pu approcher du prince dans le cours de cette nuit; par conséquent, il s'était tué.
Tout cela nous parut fort concluant; cependant je n'aurais pas cru ma tâche remplie si je n'avais pénétré jusqu'à Mme de Feuchères. Il se pouvait qu'elle fût en état de donner sur les circonstances qui avaient précédé et peutêtre déterminé la funeste résolution des renseignements que nul ne pouvait avoir. Elle jme reçut dans son appartement, situé au rez-de-chaussée, au-dessous de celui du prince. MM. de Sémonville et Cauchy furent introduits avec moi. Elle était entourée de plusieurs personnes que je la priai d'éloigner. Toutes ses réponses aux questions que je lui adressai furent très insignifiantes. Une seule chose pouvait avoir de l'importance; elle nous raconta que, le dimanche précédent, étant entrée dans le cabinet du prince, elle l'avait trouvé écrivant, ce qu'il faisait très rarement, lui avait demandé quel était le sujet de cette écriture et en avait reçu cette réponse : « Non, ma petite, je ne vous le