LES DERNIERS JOURS DU PRINCE DE CONDÉ
dirai pas; cela vous ferait trop de peine » ; d'où on pouvait conclure qu'il s'occupait en ce moment de quelques dispositions ayant trait à sa fin prochaine; ce récit fut fait avec un sang-froid qui ne permettait pas de supposer une grande émotion. Au moment où je me retirai, tout d'un coup ses yeux parurent se remplir de larmes, elle porta son mouchoir à son visage. Il serait possible que le fait qu'elle m'a raconté eût quelque rapport avec le papier dont les lambeaux ont été ramassés et recueillis après mon départ, et sur lequel se trouvaient écrits ces mots :
« Saint-Leu, ses dépendances appartiennent à votre roi a Philippe; ne pillez ni ne brûlez le château, ni le village; c( ne faites de mal à personne, ni à mes amis, ni à mes « gens. On vous a égarés sur mon compte, je n'ai qu'à « mourir, en souhaitant bonheur et prospérité au peuple « français et à ma patrie.
« Signé : L.-H. de Bourbon, prince de Condé.
a P. 'S. — Je demande à être enterré près de mon « malheureux fils, à Vincennes. »
Si cet écrit doit être considéré comme authentique, il atteste un grand effroi et un désordre manifeste dans les idées ; car comment le prince a-t-il pu oublier que Saint- Leu ne devait pas appartenir au Roi, qu'il faisait partie de rénorme legs que son testament contenait en faveur de Mme de Feuchères?
M. de La Villegontier, de son côté, nous raconta que, quelques jours auparavant, le prince, passant devant la porto de l'appartement qu'il habitait, y était entré et avait» à peine assis, mis la conversation sur l'ennui de la vie. a N'est-ce pas, lui avait-il dit, que vous seriez bien aise de- « mourir? » Et sur sa protestation qu'il n'avait nulle envie de quitter ce monde : a Je ne vous conçois pas, avait-iL « dit; arrivé à un certain âge, tout devient ennui, et on n'a.
« rien de mieux à faire que de mourir. » Cette conversation était de nature à rendre le suicide moins étonnant, et tel était bien le sens que M. de La Villegontier lui donnait. Il nous dit encore que le prince s'était fait apporter dernièrement un couteau, qu'il avait rendu, ne le trouvant pas assez affilé pour Tusage auquel il le destinait, puis qu'il avait ordonné à l'homme chargé du soin de ses armes de mettre dans sa chambre un petit fusil de chasse qu'il serait bien aise d'avoir sous la main, si l'envie lui prenait d'aller tirer des lapins dans le parc. « Mais, Monseigneur, « lui avait répondu cet homme, vous marchez si difficilea ment, cela vous serait impossible. Si vous voulez, en « effet, tirer des lapins, il faut nous en prévenir deux « heures auparavant; on en traquerait dans quelque « endroit du pcurc où vous vous feriez conduire dans votre « chaise roulante; alors, je vous tiendrais vos fusils prêts, o Le prince n'avait pas insisté davantage et n'était pas revenu depuis sur cette idée. Le fait du fusil a été raconté un peu différemment dans les interrogatoires et les dépositions dont se compose l'instruction judiciaire, mais je suis sûr de ne pas me tromper en disant que telle fut, dans le premier moment, la version de M. de La Villegontier. Il nous donna encore, au sujet du verrou qui avait opposé une si grande résistance alors qu'on avait voulu entrer le matin dans la chambre du prince, les renseignements que voici. L'usage constant do M. le prince de Condé a été d'avoir à la porte de la chambre où il couchait un verrou, et de le tenir fermé pendant toute la nuit. A cet effet, son valet de chambre le quittait toujours avant qu'il fût entré dans son lit et après avoir allume une grosse bougie qui devait brûler toute la%iuit et qu'on plaçait dans la cheminée, afin que la lumière ne fatiguât pas ses yeux. Cet usage s'observait même lorsqu'il devait se lever à quatre ou cinq heures du matin pour gagner un rendez-vous de chasse. On venait, dans ce cas, comme les jours ordi-
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naires, frapper à sa porte à l'heure indiquée; il se levait en chemise, tirait le verrou et rentrait dans son lit en attendant que les préparatifs de son lever fussent faits.
Je rédigeai Tacte de décès en me bornant à constater le fait de la mort, sans rien dire de la cause, puisqu'elle devait être l'objet d'une information judiciaire. Le juge d'instruction de Pontoise venait d'arriver et se disposait à remplir ses fonctions. La journée était assez avancée lorsque je pus enfin partir avec M. de Sémonville et M. Cauchy. L'aide de camp du Roi resta, suivant les instructions qu'il avait reçues. Vers la moitié du chemin, je rencontrai un courrier que m'envoyait le Roi et qui me remit la lettre sui vante :
« Vous pensez bien que ce que vous me demandez m'a « fait dresser les cheveux sur la tête. Oui, sans doute, il « faut une instruction, mais il me semble que vous devez la « diriger, ou au moins y participer comme chargé de l'état « civil de la maison royale. J'envoie chercher, comme vous « le désirez, M. Marc et M. Marjolin pour vous les expédier « dès qu'ils arriveront. En attendant, je vous envoie ceci « par un homme à cheval pour vous prier de ne pas quitter « Saint -Leu jusqu'à ce que .vous ayez présidé à cette « enquête et donné à cette investigation tout le développe- « ment possible. Je vous le recommande de la manière la a plus forte et la plus positive.
c Ce vendredi 25 août, à cinq heures et deoiie.
a P.-S. — Je fais avertir le procureur général par le garde « des sceaux, que j'envoie chercher au plus vite; mais « n'attendez personne pour agir vigoureusement. »
Sur la lecture de cette lettre, j'eus un moment d'incertitude. Retournerai-je à Saint-Leu? ou continuerai-je ma route sur Paris? Je me décidai pour ce dernier parti. Le Roi était dans l'erreur lorsqu'il supposait que je pouvais
présider ou même participer à Tinstruction judiciaire. Il était nécessaire que je lui fisse comprendre qu'il me mettrait dans la position la plus fausse, mes fonctions ne devant être en cette occasion que celles attribuées par la loi commune aux notaires et aux maires. Je poursuivis donc mon chemin, et au moment d'entrer à Saint-Denis, je fus encore arrêté par une voiture du Roi, dans laquelle se trouvaient M. Marc, M. Marjolin et Pasquier. Nous eûmes ensemble sur la route quelques minutes de conférence. Ils me dirent leur mission, et je leur racontai les circonstances qui m'avaient le plus frappé dans le procès-verbal du maire. Le mouchoir qui entourait le cou n'était pas serré, les jambes touchaient à terre, et les genoux étaient ployés. Ils ne me parurent pas attacher une aussi grande importance à ces particularités et me répondirent qu'on avait beaucoup d'exemples de strangulations volontaires exécutées dans ces conditions; que la strangulation, chez les vieillards, était chose très facile; que la moindre compression suffisait pour l'opérer.
Arrivé au Palais-Royal, entre huit et neuf heures du soir, je rendis compte au Roi dans le plus grand détail de l'emploi de ma journée et lui répétai les motifs de mon retour. II m'approuva et me demanda à plusieurs reprises mon opinion sur le fait du suicide, insistant pour bien connaître l'impression sur laquelle j'étais resté. Je lui répondis qu'il avait dû voir par ma lettre que j'avais d'abord incliné fortement aie croire impossible. Je devais convenir que, personne dans le château n'ayant paru élever le moindre doute sur ce point, la clôture absolue de la pièce où avait été trouvé le prince paraissant démontrée, et les médecins ne paraissant attacher que fort peu d'importance aux circonstances qui m'avaient d'abord frappé, je revenais avec grande satisfaction à la pensée qu'un crime aussi atroce que celui auquel mon imagination s'était arrêtée quelques instants n'avait pas été commis. Il fallait donc regarder le