‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 4)Chapitre 172 sur 241 · FUNÉRAILLES DD PRINCE DE CONDÉ · texte numérisé non relu

FUNÉRAILLES DD PRINCE DE CONDÉ

en occupait la meilleure partie. La chaleur était étouffante, l'air raréfié par les nombreux cierges. La place d'honneur que j'occupais auprès du catafalque, entre deux candélabres chargés de lampes, me causa un grand malaise. Cette église de village, cette cérémonie si modeste étaient peu dignes du dernier des Condc; mais les circonstances étaient telles qu'on devait s'estimer heureux d'avoir pu éviter un plus grand théâtre, un plus pompeux spectacle. Une grande partie du clergé était dispersée (l'archevêque de Paris se tenait encore caché). On n'avait pas à redouter les difficultés que la rigueur des lois ecclésiastiques pouvait soulever devant les circonstances de la mort, circonstances si hautement réprouvées par la religion catholique. Il valait mieux avoir affaire au curé du village, dont les dispositions n'étaient pas douteuses. Tout se passa avec simplicité et avec une grande convenance.

Outre les officiers de la maison du prince, le cortège ze composait des officiers envoyés par le Roi, des princes de sa famille, de quelques amis, parmi lesquels je remarquai M. de Vitrolles, qui dans les derniers temps voyait souvent le prince et était de la société assez intime de Mme de Feuchères. A la sortie de l'église de Saint-Leu, nous nous dirigeâmes sur Saint-Denis ; le corps devait y être déposé dans le caveau où tant des siens avaient reposé, où il allait rejoindre son père, mais où il ne devait pas retrouver son fils! Il avait demandé dans son testament à être inliumé à Vincennes auprès de lui. On avait pensé que. pour le moment du moins, l'exécution de cette volonté était impossible. Le cortège, composé de nombreuses voitures à six et à quatre chevaux, fut escorté par la garde nationale; la haie des deux côtés du corbillard fut formée pendant le reste de la route par des pompiers. Étrange escorte pour un Condé! Ce ne fut qu'aux portes de Saint- Denis que nous vîmes enfin les uniformes de l'armée française. Deux escadrons de hussards et de cuirassiers

entourèrent le cercueil. Le temps, qui avait été assez beau pendant toute la nuit, se gâta, le ciel s'obscurcit; lorsque nous descendîmes de voiture à la porte de Tabbaye, nous fûmes assaillis par un torrent de pluie qui causa un grand désordre et ajouta une tristesse nouvelle aux lugubres impressions qui pesaient sur nous. Un aumônier prononça un discours fort convenable dans lequel on remarqua cette phrase : « Il est innocent de sa mort devant Dieu. » Voulait-il dire par là que le prince ne s'était pas suicidé, ou que dans le trouble de son esprit il avait, en se tuant, agi inconsciemment? Beaucoup ont adopté le premier sens; pour moi, je suis convaincu que ce prêtre consciencieux a voulu expliquer pourquoi, malgré la doctrine de l'Église sur le suicide, on n'avait pas voulu refuser les prières et le service religieux.

Aucun des évéques chanoines n'était présent; le corps fut reçu par les chanoines de second ordre. Leur doyen répondit au discours de l'aumônier, de telle sorte qu'on ne put saisir qu'à grand'peine quelques phrases insignifiantes. Comment se défendre d'une amère tristesse devant cette scène si mesquine, alors que tout, dans ces lieux, rappelait le temps où les voûtes de cette cathédrale retentissaient de la grande voix du plus éloquent des évoques, de Bossuet, célébrant la gloire du plus grand des capitaines, celui qu'on appelle encore le Grand Condéî Beaucoup de personnes étaient venues de Paris : des maréchaux de France, des généraux, des pairs, entre lesquels le duc de Fitz-Jamcs, M. de Sémonville; mais comment ne pas s'étonner qu'il n'y eût pas un des cliefs du clergé de France, pas un évoque, pas même un des évéques chanoines!

J'ai suivi le cercueil dans le caveau jusqu'à la table de marbre, sur laquelle il fut déposé. Là encore je retrouvai le douloureux contraste entre les grands souvenirs du passé et les déceptions du présent. Les caveaux de celte église dont le roi Dagobert a jeté les premiers fondements, où

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