‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 4)Chapitre 171 sur 241 · FUNÉRAILLES DU PRINCE DE CONDÉ · texte numérisé non relu

FUNÉRAILLES DU PRINCE DE CONDÉ

lors je regardais comme impossible qu'il y eût un moyen pour qui que ce fût d'entrer dans la chambre et d'en ressortir; mais depuis, on m'a montré qu'il était fort aisé, après être sorti d'une pièce, de refermer le verrou, bien qu'il fût placé en dedans. Il suffit pour cela de passer dans ce verrou un ruban mouillé qu'on tire à soi en même temps qu'on ferme la porte. » Il essaya de faire la démonstration de cette manœuvre sur le verrou d'une des portes de l'appartement oii nous nous trouvions. Elle me parut en effet praticable, quoique bien malaisée. Il aurait fallu, pour s'y fier, un assassin bien hardi et bien expérimenté. La chambre longeait le corridor, sur lequel étaient situés tous les appartements du premier; au-dessous, un entresol habité : tout cela rendait bien difficile, sans risquer d'être entendu, d'y commettre un acte de violence quelconque. Je n'ai nullement l'intention de discuter les allégations plus ou moins fondées qui se trouvent dans les nombreuses brochures publiées; j'ai dit simplement les motifs qui ont décidé ma conviction personnelle.

Le duc d'Orléans devait conduire le deuil et arriva à l'heure indiquée avec ses trois frères, le duc de Nemours, le prince de Joinville et le duc d'Aumale. Mais M. Laffîtte, qui devait, comme président de la Chambre des députés, porter un des coins du drap mortuaire, non seulement se fit attendre longtemps, mais n'arriva pas. Il n'avait envoyé aucun avertissement et n'a, je crois, jamais fait aucune excuse pour le sans-gêne avec lequel il s'était soustrait à une fatigante corvée. Le déjeuner qui précéda la cérémonie fut court et silencieux. Je me trouvai placé auprès de M. le duc d'Orléans, qui, voyant que M. Laffilte n'arrivait décidément pas, me consulta sur la personne qui pourrait le remplacer. Je lui indiquai le duc de Montmorency, qui était venu comme parent, et que toutes les convenances appelaient à cet honneur. Le prince alla au duc de Montmorency, qui n'hésita pas à accepter l'invitation.

En passant dans le salon voisin, la première personne qui frappa mes regards fut le prince de Rohan. Il venait d'entrer; on ne l'avait pas vu jusqu'alors. Il était beaucoup plus proche parent que le duc de Montmorency et aurait dû être choisi avant lui. On en avertit le duc d'Orléans, qui vint me confier son embarras. Je lui dis qu'il ne pouvait retirer au duc de Montmorency l'honneur qu'il venait de lui faire, qu'il devait, pour tout arranger, prendre la peine de dire lui-môme au prince de Rohan que son choix serait certainement tombé sur lui s'il était arrivé plus tôt. Cette démarche faite de fort bonne grâce parut satisfaire M. de Rohan ; je crois cependant que l'humeur que lui avait causée la préférence accordée au duc de Montmorency n'a pas été étrangère à la violente hostilité qu'il a montrée depuis.

Le convoi s'étant mis en marche pour sortir du château et gagner Téglise de Saint-Leu, il fut impossible de n'être pas frappé de la douleur, je dirai même pour quelquesuns, du désespoir des vieux serviteurs du prince. Rien de plus patriarcal que le gouvernement intérieur des grandes maisons des princes de la maison de Bourbon, et surtout (le celle des Condé. Il n'était pas rare que certaines familles fussent dans la maison depuis sept et huit générations ; on y naissait, on y vivait, on y mourait. Les gages, les appointements n'étaient pas considérables; mais on y était soutenu, secouru, soi et les siens, pendant toute sa vie. L'émigration de 1790 avait un moment dispersé cette troupe fidèle; à la Restauration, chacun, petit et grand, était revenu en toute confiande reprendre son poste, comme on rentre chez soi. Toutes ces paisibles existences étaient bouleversées par la mort du dernier des Condé 1 Dans le village, il y avait un grand concours d'habitants du pays; leur affliction était touchante. Depuis de bien longues années ils avaient été comblés des bienfaits de la famille.

L'église de Saint-Leu est basse et petite ; le catafalque

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