PROCLAMATION DE M. 0. BARROT
« son cours... on voudrait faire croire au peuple que les « accusés seront soustraits à la responsabilité de leurs « actes... Il saura qu'on l'abuse^ que justice sera faite; « mais pour qu'elle le soit, il faut que la majesté des lois « et l'indépendance des juges soient respectées; c'est avec « calme qu'il attendra ce résultat. » Sans doute le sens de ces paroles est rigoureusement correct, mais le peuple qui les lisait devait y puiser la confiance qu'il ne fallait pas désespérer de la condamnation des ministres.
Le préfet de la Seine, M. Odilon Barrot, avait employé un langage plus habile. Sa proclamation était beaucoup plus longue. Elle contenait sur Injustice opposée à la vengeance, sur les accusés placés sous la sauvegarde des lois et qui devaient être chose sacrée pour le peuple, des phrases très bien dites, mais au milieu desquelles il en avait laissé échapper une de la dernière inconvenance. Voulant toujours fournir des excuses au peuple : « Une démarche « inopportune, avait-il dit, a pu faire supposer qu'il y avait « concert pour interrompre le cours ordinaire de la justice « à l'égard des anciens ministres... » Ainsi le préfet de la Seine, membre de la Chambre des députés, se permettait de désigner par les mots de démarche inopportune une adresse votée par la Chambre des députés à une immense majorité, présentée par elle au Roi et accueillie par Sa Majesté avec une satisfaction dont sa réponse faisait foi.
Ces deux proclamations furent placardées dans les rues, et tous les journaux s'empressèrent de les transcrire, moins le Moniteur, auquel le gouvernement en fit défense fort à propos.
Les députés s'étaient montrés très blessés du langage de leur collègue M. Barrot; plusieurs en avaient aussitôt porté leurs plaintes au Roi. En bonne justice, il aurait dû être remplacé le lendemain k la préfecture de la Seine ; mais il avait pris une part fort active aux journées de Juillet, il avait été commissaire pour accompagner Charles X jusqu'à
la frontière, il était étroitement lié avec M. de La Fayette et M. Dupont de l'Eure, ministre de la justice; c'était une puissance ! Dans l'intimité du Palais-Royal , on comptait beaucoup sur son attachement particulier à la personne du Roi. M. Odilon Barrot resta donc à son poste, contre le vœu et la demande du ministre de l'intérieur. Ce fut M. Guizot qui bientôt après se retira, ne pouvant supporter la responsabilité que faisait peser sur lui un pareil collaborateur. M. Girod de l'Ain, bien moins compromis que M. Barrot, fut moins heureux et fut remplacé, dès les premiers jours de novembre, par M. Treilhard, fils du conventionnel, membre distingué du Conseil d'État de l'Empire.
L'accusation fut apportée à la Chambre des pairs le 1" octobre par un message de la Chambre des députés. En ma qualité de président, je proposai un projet d'arrêté ainsi conçu : « La Chambre, vu le message à elle adressé, « sous la date du 30 septembre dernier, portant communi- « cation de la résolution prise par la Chambre des députés « dans la séance du 28 du même mois, et de la nomination « des commissaires chargés de suivre et de soutenir l'accu- « sation portée en ladite résolution, arrête qu'à l'effet de « procéder ainsi qu'il appartiendra sur ladite résolution, « elle se réunira en cour de justice lundi prochain, 4 du « présent mois, à midi, et que la Chambre des députés en « sera informée par un message. »
Cette forme m'avait paru nécessaire, attendu la nouveauté de la situation dans laquelle la Chambre se trouvait. Jusqu'alors, elle n'avait jamais eu à statuer que sur des accusations émanées de l'autorité royale, qui la constituait à cet effet en cour de justice. Il n'y avait eu lieu, en ce cas, qu'à un simple ajournement de séance ou de délibération, ajournement que le président avait prononcé ; mais cette fois, il fallait que la Cliambre se constituât elle-même, sur une accusation émanée delà Chambre des députés; il fallait qu'elle le fît par un acte formel, authentique. L'arrêté que