AVERTISSEMENTS DONNÉS A M. PASQUIER
impression des conversations du corps de garde. Plusieurs, en bon nombre même, sortaient des rangs les plus élevés de la société; tous venaient m'avertir des dangers auxquels la Chambre des pairs ne pouvait échapper si elle ne se résignait pas à sacrifier M. de Polignac. Jamais, me disaient-ils, la garde nationale ne s'engagera contre le peuple pour défendre la vie d'un tel homme; la passion populaire déchaînée épargnera-t-elle les juges? Je repoussais ces conseils, comme mon devoir et mon honneur le commandaient; mais je ne pouvais méconnaître le danger que de tels sentiments, répandus dans la bourgeoisie, pouvaient faire courir à Tordre public. Ces craintes avaient largement pénétré dans le conseil des mmistres; plusieurs d'entre eux étaient arrivés à croire qu'il serait sage de sacrifier M. de Polignac. Les ministres étrangers euxmêmes avaient accepté cette idée, et j'ai la certitude que plusieurs des plus considérables se transportèrent pendant le cours des débats chez le ministre des affaires étrangères, M. Sébastiani, et le prièrent instamment d'appeler l'attention de son gouvernement sur le danger qui pouvait résulter d'une trop grande obstination à sauver une vie contre laquelle tant de haines étaient soulevées. Fallait-il donc courir les risques d'une nouvelle révolution dans Paris, dont l'Europe entière ressentirait le contre-coup? MM. les ambassadeurs, en faisant cette démarche, n'avaient pas compris qu'ils invoquaient l'action du gouvernement là où elle ne pouvait rien, sur une question soumise à une cour composée d'hommes que leur honneur, je dirai même celui de la France, plaçaient dans une sphère supérieure à toute considération comme à toute crainte personnelle. Je n'ai jamais connu, je le dis avec orgueil pour mon pays, une grande assemblée qui ait été à ce point dominée par le sentiment du devoir et qui, sans trouble, sans défaillance, ait marché d'un pas aussi ferme dans la ligne que sa conscience lui indiquait. Il est aussi une jus-
tice que j'ai toujours rendue au Roi et à sa famille; Thésitation qui avait pénétré dans le conseil ne s'étendit jamais jusqu'à Louis-Philippe ni jusqu'aux siens; ils ont toujours gardé l'attitude généreuse qu'ils avaient le premier jour.
C'était une chose assez remarquable que le grand changement qui s'était opéré, durant les trois dernières semaines, dans la manière dont l'issue du procès des ministres de Charles X était envisagée en Angleterre. Les correspondances anglaises dans le courant du mois de novembre déclaraient qu'on jugerait de l'esprit véritable de la France, des progrès qu'elle avait faits en civilisation et de la confiance qu'elle avait en son bon droit et en ses forces par la sentence qui serait rendue. Si le sang était versé, il faudrait prodigieusement rabattre de l'opinion qu'on avait d'elle et qui était méritée par la modération des vainqueurs du mois de juillet. Ces mêmes correspondances, au mois de décembre, avaient beaucoup modiGé les idées généreuses professées avec tant d'assurance. Il fallait voir, il fallait examiner; un gi:and exemple, mais sur un seuly pouvait être nécessaire. Avaiton le droit de le refuser? En fallait-il courir le risque? C'était matière à beaucoup de réflexions. On voit que M. de Polignac était sacrifié de tous les côtés. J'ai quelquefois pensé que les Anglais, en se rappelant leur propre histoire, aimaient mieux que la France n'eût pas dans la sienne une page qui lui ferait un honneur auquel l'Angleterre ne pouvait prétendre. Dans quel pays les jugements politiques ont-ils été plus sévères et parfois plus iniquement cruels que sur cette terre où sans cesse on affiche les idées les plus philanthropiques?
A l'audience du samedi 18 décembre, M. Persil, l'un des commissaires de la Chambre des députés, prit la parole. Il développa l'accusation dans un long discours divisé en trois parties. La première contenait un exposé général des faits; il remonta assez inutilement jusqu'à la restauration do