‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 4)Chapitre 202 sur 241 · AUDIENCE DU 17 DECEMBRE · texte numérisé non relu

AUDIENCE DU 17 DECEMBRE

avait faite le mercredi 28, avec trois autres députés, auprès du niarociial Marmont. Ils voulaient obtenir la cessation des hostilités, il raconta le refus fait par M. de Polignac de le recevoir, ainsi que ses collègues. Son témoignage fut sans nulle amertume; on voyait qu'il eût voulu pouvoir atténuer plutôt qu'aggraver l'accusation.

A l'audience du vendredi 17 décembre, un des cent soixante-trois pairs appelés manqua, le comte Soûles; il était tombé dangereusement malade; l'audition des témoins fut plus importante que la veille. Elle donna lieu plusieurs fois à une controverse fort animée entre les témoins, les accusés, leurs défenseurs et les commissaires de la Chambre des députés.

M. Laffitte et le général Lobau racontèrent, comme le général Gérard, leur démarche du mercredi à l'état-major des Tuileries et son inutilité. Ils reconnurent que le maréchal Marmont avait témoigné un vif regret de ce qui se passait, qu'il désirait ardemment la fin des malheurs auxquels il était forcé de contribuer. Ses deux aides de camp ne négligèrent rien pour confirmer ces impressions, en rapportant les démarches faites par leur chef auprès de Charles X dans la journée du mercredi et la matinée du jeudi, les nombreux messages envoyés par lui; tout ce qu'ils disaient à sa décharge retombait à la charge de M. de Polig[iac; il y eut surtout un point très fâcheux sur lequel il resta fort compromis, celui de la confection de la liste d'arrestations qu'on avait fait signer dans la journée du mercredi au maréchal et dont l'exécution ne fut suspendue que sur l'ordre formel de celui-ci, après la visite des députés. M. Arago, membre de l'Institut, s'était aussi trouvé à Tétat-major à ce moment. La manière dont il raconta ce qu'il y avait vu et entendu faisait porter sur M. de Polignac sinon la totalité, du moins la plus grande part de la responsabilité dans les événements. Enfin M. de Sémonville, qui avait plus que personne contribué à décider

le départ des ministres pour Saint-Cloud, où il était arrivé en même temps qu'eux, ajouta sur cette scène et sur toutes celles dont il avait été témoin, avant et après, des détails qui donnaient à M. de Polignac la plus grande part dans la résistance opposée à toutes les démarches qui pouvaient mettre un terme aux calamités qu'avaient entraînées les ordonnances. Il termina son récit de manière à mettre en relief la volonté de Charles X dominant celle de M. de Polignac comme celle des autres ministres. Sur le conseil et avec l'aide de M. de Martignac, M. de Polignac, qui sentait toute l'importance de cette déposition, avait préparé une réponse qu'il eut l'air d'improviser et qu'il termina par quelques paroles nobles et touchantes. Ces paroles produisirent sur cette assemblée généreuse l'effet que produisent toujours, en pareil cas, celles d'un homme placé dans une situation dangereuse et cruelle. Il courut sur les bancs un murmure approbateur. Cette très fugitive expression d'un sentiment fort difficile à contenir n'en fut pas moins exploitée avec habileté par ceux qui étaient aux aguets de tout ce qui pouvait faire suspecter la bonne foi d'une cour aussi évidemment prévenue, suivant eux, en faveur du plus odieux des accusés. Une observation attentive m'a convaincu que c'est à partir de ce moment que leur travail a été spécialement dirigé sur ce point, que le sacrifice de M. de Polignac était nécessaire. Ils trouvaient un grand écho dans la population, conservant le souvenir implacable des combats, des morts, des blessés, dont le sang criait vengeance. C'était M. de Polignac qui avait provoqué la guerre civile; c'était son obstination qui avait arrêté ceux qui avaient voulu la faire cesser.

Je m'étais décidé à habiter le Luxembourg pendant la durée du procès; souvent, dans ces jours qui jamais ne s'effaceront de ma mémoire, j'ai vu arriver chez moi, dès le point du jour, des officiers de la garde nationale; ils avaient fait le service de la nuit et gardaient la forte

Page 1