L'ÉMEUTE AU LUXEMBOURG
Pendant le 'cemps qu'avait duré ce discours, les avertissements sur rémeute qui grondait au dehors arrivaient plus nombreux et plus pressants. L'heure permettait de continuer la séance ; il était urgent d'arriver au terme, et j'aurais voulu que M. Madier de Montjau, qui devait parler après M. Bérenger, fût encore entendu. Je lui demandai s'il avait le projet de parler longuement. « Pendant une heure environ », me répondit-il. a II est tard, repris-je, et M. le commissaire n'aura la parole que demain. » M. de MartigPxic alors se leva, en priant la cour de remarquer qrf'iî avait déjà été obligé de parler immédiatement après l'accusation. Il la priait donc d'entendre encore aujourd'hui M. le commissaire, parce qu'il aurait au moins la nuit pour se préparer. « C'est un avantage, ajouta-t-il, que la défense « réclame. La cour ne voudra pas le lui enlever. » J'hésitais, lorsque le commandant Lavocat, qui se tenait assis au bas de l'estrade, se leva précipitamment, accompagné de M. Mole, et, s'approchant de moi, me dit à l'oreille quelques mots; je crus comprendre que le rassemblement croissait toujours et devenait de plus en plus inquiétant. Ce que j'entendis très distinctement, ce fut M. Mole (1) m'assurant qu'à son sens je ne pouvais, sans un grand péril, prolonger la séance d'un quart d'heure. Or, il était difficile que je ne me rendisse pas à un tel avis, lorsqu'il me venait de l'homme préposé à la garde des prisonniers et qui insistait pour les reconduire le plus tôt possible en lieu sûr. Je me décidai donc à lever l'audience; mais devant l'insistance de M. de Martignac, je devais indiquer le motif de ma décision, et je dis qu'il pouvait importer à la tranquillité publique que la séance fût terminée avant la
(1) M. Mole m'avait déjà écrit quelques minutes auparavant ce billet : « Cher collègue, pendant que vous nous présidez si dignement avec c un admirable sang-froid y vous ne vous inquiétez peut-être pas assez « de l'émeute qui nous assiège et devient & tout moment plus formic dable. »
nuit. Cette phrase causa une assez vive émotion; on fut tenté, au premier moment, de me la reprocher, mais les difficultés que rencontrèrent à la sortie MM. les pairs les eurent bientôt convaincus que j'avais pris le meilleur parti. Les maUieureux accusés purent entendre, en traversant le jardin pour se rendre à leur prison, les sinistres clameurs dont ils étaient Tobjet.
Malgré les avertissements qui résultaient des aveux de M. Odilon Barrot chez le président du conseil, aucune précaution n'avait été prise. Le palais du Luxembourg et la prison attenante étaient pourvus des gardes nationaux et de troupes de ligne qui, depuis l'arrivée des prisonniers, avaient été jugés nécessaires pour le service; mais tout le monde sait que, dans une grande ville surtout, la sûreté d'un établissement menacé ne peut être garantie que si on en défend d'un peu loin les approches, et la confiance de M. de La Fayette ne lui avait pas permis de pourvoir à cette nécessité; depuis les ponts sur la Seine jusqu'au Luxembourg, il n'y avait pas un poste, pas une réserve qui fût de force à arrêter, à dissiper un rassemblement de cinq cents personnes seulement. A mesure qu'on avança dans la matinée, on vit commencer les préparatifs de l'émeute , et tous les hommes qui devaient y prendre part défilèrent paisiblement par le pont Neuf et la rue Mazarine. Ils se formèrent au carrefour de Buci et, lorsqu'ils se trouvèrent suffisamment nombreux, s'avancèrent sur la rue de Tournon. Fort heureusement, au bruit de leur marche, trois compagnies de la légion de garde nationale la plus voisine se portèrent en toute hâte dans cette rue et dans celle de l'Odéon, qu'elles barrèrent à une très petite distance du palais. A tous moments la masse des assaillants devenait plus considérable; bientôt elle occupa tout l'espace situé entre le pont Neuf, la place de l'Odéon et la tète de la rue de Tournon, du côté du palais. Malgré les renforts que la garde nationale recevait, il était fort à craindre