‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 4)Chapitre 209 sur 241 · L'ÉMEUTE AU LUXEMBOURG · texte numérisé non relu

L'ÉMEUTE AU LUXEMBOURG

qu'elle finît par être enfoncée. Elle le fut pendant une ou deux minutes du côté de TOdéon; un assez bon nombre d'émeutiers qui avaient percé ses rangs arrivèrent jusqu'à la porte des basses cours du palais, qui se trouvent derrière le théâtre. Ils essayèrent de Tenfoncer; mais la garde nationale s'étant reformée, ils ne se trouvèrent pas assez en force et se rejetèrent dans les rues adjacentes, du côté de la place Saint-Michel; ce fut le moment le plus périlleux.

Au moment où l'audience fut levée, la masse de l'émeute était dans la rue de Tournon, à cinquante pas au plus de la porte principale qui donne sur cette rue. Il n'y avait donc pas moyen de sortir de ce côté, et les voitures entassées dans la grande cour se trouvaient sans issue. Beaucoup de pairs sortirent à pied; mais il y en avait de très âgés qui ne pouvaient prendre ce parti. Enfin la porte située derrière le théâtre de l'Odéon s'étant trouvée dégagée, on fit passer les voitures de ce côté; elles purent gagner par l'extrémité de la rue de Vaugirard la rue de la Harpe. Avant de partir, j'allai avec M. de Sémonville et quelques pairs dans la lanterne située au-dessus de la porte principale. De là nous avions pu observer l'étendue du flot populaire et apprécier le mérite de la résistance ferme et sans violence que lui opposait la garde nationale. Elle accourait de tous côtés ; du moment où elle avait pu tenir contre le premier choc, il était évident que force lui resterait. Son action avait été spontanée, les ordres avaient été mal donnés; M. de La Fayette, suivant sa coutume, sortit du palais, se mêla dans les rangs des gardes nationaux et essaya, ce qui lui réussit assez mal, de haranguer la foule qu'ils poussaient peu à peu devant eux et au milieu de laquelle il n'avait pas retrouvé, dit-il en rentrant, ses amis des barricades de Juillet. « Ceux-là, ajoutait-il, n'auraient « pas manqué de reconnaître ma voix et d'y obéir, »

La redoutable colonne commençait cependant à reculer dans la rue de Tournon, au moment où je montai en voi-

ture. Pendant toute la crise, M. de Sémonville avait montré le calme et le sang-froid les plus imperturbables. Grâce à lui, l'ordre a été maintenu dans l'intérieur du palais; la cour a pu arriver sans encombre jusqu'au but qu'elle devait atteindre.

J'avais donné rendez-vous rue d'Anjou à ceux de mes collègues qui composaient la commission avec laquelle je devais arrêter la rédaction définitive de l'arrêt qui, le lendemain, devait être l'objet des délibérations. Mais avant de m'y rendre je voulus passer par le Palais-Royal. Le Roi tenait conseil avec ses ministres, au milieu desquels je fus introduit. Ils n'étaient pas encore parfaitement instruits de l'état des choses du côté du Luxembourg ; je leur appris que l'émeute touchait à sa fin. « Oui, me répondit-on, « mais elle recommencera demain; comment parvenir « maintenant à terminer le procès? Les pairs, sortis du « Luxembourg au milieu d'une pareille scène, n'y reparaî- « tront pas demain, ou ils seront en si petit nombre que « leur jugement ne sera d'aucun poids. Il faut d'ailleurs « deux ou trois jours pour arriver à la fin ; qui pourrait « d'ici là répondre des événements? — Il ne manquera pas « demain, répliquai-je, un seul des pairs qui étaient pré- « sents aujourd'hui, je m'en fais fort, pourvu que le che- « min soit libre, pourvu qu'ils puissent arriver, et cela « dépend du gouvernement. Quant à l'arrêt, il sera rendu « dans la journée de demain ou dans la nuit au plus tard; « j'en suis encore garant. » J'ajoutai : « Les scènes n'ont « eu lieu aux environs du Luxembourg que parce qu'au- « cune précaution n'avait été prise pour les prévenir; que « demain on fasse, dès le point du jour, occuper le fau- « bourg Saint-Germain, que les principales rues soient « gardées, que de forts détachements se massent sur la « place Sainte-Geneviève et sur la place de l'Estrapade « afin de s'opposer à une irruption du faubourg Saint-Mar- « ceau, et tout sera parfaitement tranquille. La cour pour-

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