RETOUR DES ACCUSÉS A VINCENSES
de sortir par le jardin, s'arrêtèrent au plan que voici, qu'ils ont bravement et heureusement exécuté. Ils firent venir M. Renouard, commandant du bataillon de gardes nationales auquel appartenait la compagnie de grenadiers placée dans la cour de la prison, puis en présence du colonel Feisthamel, du lieutenant-colonel Lavocat et du capitaine Bailly, de service avec eux, M. de Montalivct leur communiqua Tordre que j'avais signé et celui du général de La Fayette ; après quoi il lui demanda si on pouvait compter sur son concours et celui de sa compagnie. Sa réponse fut affirmative; sur cette assurance, le colonel Feisthamel se présenta aux postes occupés par la compagnie de grenadiers, sous les ordres du capitaine de Laplace et du lieutenant Richard, fit prendre les armes, former le cercle, et donna lecture des ordres signés par nous. Cette lecture terminée, il annonça que les ex-ministres allaient être couduits à leur destination, ajoutant qu'il connaissait assez le bon esprit de la garde nationale pour être sûr que l'exécution de cet ordre ne souffrirait aucune difficulté. Il avait agi habilement en s' adressant sans préparation à une seule compagnie qui, isolée de toute communication avec le dehors, n'en pouvait recevoir de mauvais conseils et devait obéir sans hésitation à l'ordre si formel de ses chefs.
Les grenadiers, avec une émotion qui se trahissait sur leurs visages, se rangèrent dans un profond silence sur deux lignes séparées l'une de l'autre par dix pas de dislance, aboutissant d'une part à la porte de la prison et de l'autre à la rue de Vaugirard. Un embarras imprévu se produisit alors à la prison. Ne comptant pas que les accusés dussent y rentrer, je n'avais pas préposé d'huissier pour donner au concierge décharge des prisonniers. Il en exigeait absolument une. M. de Montalivct, auquel on ne saurait donner trop d'éloges pour la part si intelligente, si courageuse qu'il a prise à toute cette opération, parvint à lever la difficulté en faisant accepter, malgré son irrégula-
rité, une décharge qu'il signa sur le registre d'écrou, comme ministre de Tintérieur. Les accusés furent alors amenés à la porte de la prison ; là, nouvelle difficulté : il fut pendant dix minutes impossible de faire approcher la calèche de M. de Montalivet, qu'il avait laissée à quelque distance. Cette attente pouvait tout faire échouer. Les grenadiers de la garde nationale ne se départirent pas un instant de leur ferme attitude. Ils restaient immobiles, et les prisonniers furent enfin conduits entre leurs rangs par MM. Feistliamel et Lavocat, jusqu'à la voiture. Elle était fermée de glaces; on lui fit suivre assez doucement, pour ne pas éveiller les soupçons, la rue de Vaugirard jusqu'à la rue Madame, puis elle gagna la rue de l'Ouest, qu'elle remonta avec une grande rapidité. M. de Montalivet et le général Fabvier étaient à cheval devant et derrière, accompagnés d'un très petit nombre de cavaliers ; arrivés à l'avenue de l'Observatoire, ils trouvèrent un escadron de chasseurs au milieu duquel la calèche fut placée; en moins d'une heure, elle était au donjon de Vincennes, en suivant la route de la plaine d'Ivry, le pont de Charenton, où une nouvelle escorte l'attendait. M. de Montalivet et le général Fabvier ne quittèrent les prisonniers qu'après les avoir remis entre les mains du général Daumesnil.
Je reviens aux délibérations de la cour. La même question de culpabilité ayant été posée à l'égard des trois autres accusés, les opinions furent recueillies dans la même forme. Les huit appels nominaux que ces décisions nécessitèrent conduisirent jusqu'à six heures du soir; il fallut alors donner à la cour une demi-heure de repos.
L'audience reprise, j'annonçai à la cour qu'elle allait délibérer à l'égard de chaque accusé, sur la peine qui devait être prononcée. On délibéra d'abord sur M. de Polignac. Dans le premier tour d'opinion, deux avis partagèrent les esprits. L'un tendait à appliquer à l'accusé la peine de la détention perpétuelle avec tous les effets de la déportation.