‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 4)Chapitre 44 sur 241 · LA DISSOLUTION EST RÉSOLUE · texte numérisé non relu

LA DISSOLUTION EST RÉSOLUE

fier, contrôler, ne serait-il pas possible, en hâtant les élections, de s'en servir avant que personne ait eu le temps de les examiner? N'y avait-il pas moyen d'obtenir les mêmes résultats qu'aux dernières élections, si on prononçait la dissolution avant qu'on pût se douter de la résolution du gouvernement et en mettant le plus court intervalle possîble entre la dissolution et la convocation des collèges? Aux termes de la loi de 1822, il faudrait bien, à ce moment-là, rendre aux journaux toute liberté. Il fallait, pour ne pas perdre tout le bénéfice de la censure récemment établie, leur donner le moins de temps possible pour ressaisir leur action et agir sur les esprits. C'était une chance à courir; si on réussissait, on aurait à sa disposition, pendant sept ans, une Chambre des députés nouvelle et animée du même esprit que la dernière. Si, au contraire, on laissait aller les choses, si on ajournait les élections générales à l'année suivante, c'était la défaite certaine avec toutes ses conséquences. Après de longues hésitations, M. de Villèle se décida à risquer la dissolution. Mais il fallait faire adopter ce parti à ses collègues; cela ne fut pas facile. Presque tous, d'abord, furent opposés à l'entreprise; chacun d'eux avait ses renseignements particuliers ne laissant entrevoir que très peu de chances de succès. M. de Corbière, si intime avec le président du conseil, résista longtemps; comme ministre de l'intérieur il devait avoir plus d'autorité qu'aucun autre. Mais à cette époque, il était accablé par la perte récente de son fils et atteint d'une maladie menaçant ses jours; il avait même la pensée de quitter les affaires. Il céda donc, malgré l'opiniâtreté habituelle de son caractère, et tout ploya sous l'ascendant de M. de Villèle.

Le Roi ne voyant alors que par ses yeux, la dissolution fut résolue. Pour que cette grave mesure eût quelque chance de réussir, il fallait qu'elle fût préparée dans le plus grand secret, il fallait surprendre les nombreux adver-

saires qu'on avait à redouter, d'autant plus que les élections qui avaient eu lieu depuis quelques mois, par suite de décès, s'étaient toutes faites au profit du parti constitutionnel ou même libéral. Il fallut bien pourtant, avant de prendre une résolution, se procurer certains renseignements, faire certaines vérifications, compulser les correspondances des préfets. Or, les employés subalternes, dans ces occasions, sont tout yeux et tout oreilles. Des avis partant du ministère de l'intérieur arrivèrent à un comité organisé par M. de Chateaubriand, de ce qui se préparait; bientôt l'éveil fut donné partout. Les journaux, malgré les peines qui pouvaient les atteindre, trouvaient moyen d'instruire leurs nombreux abonnés; bientôt tous les électeurs du royaume furent dûment avertis que les listes électorales allaient avoir une grande importance, que tous ceux ayant le droit d'y figurer ne devaient rien négliger pour être inscrits, qu'il y allait du succès des prochaines élections. Ceci se passait peu avant la fin de juillet. Aux termes de la loi sur le jury, les préfets étaient tenus de dresser au 1" août les listes électorales, de les faire afficher dans le chef-lieu de chaque commune le 15 du mois au plus tard, pour être définitivement closes le 30 septembre. Il n'y avait donc pas de temps à perdre. D'un bout de la France à l'autre, l'activité qui fut déployée tint réellement du prodige. Des comités s'organisèrent pour veiller à la confection des listes, pour réclamer contre les inscriptions frauduleuses et pour obtenir la réparation des omissions évidemment faites dans l'intérêt du ministère. Ce fut partout une lutte à outrance entre les préfets et les électeurs. Si l'administration parvint encore à commettre des fraudes, ainsi que cela a été prouvé plus tard, les listes furent au moins beaucoup plus régulières. M. de Villèle ne reculerait-il pas devant les chances douteuses que lui laissaient ces listes? Persisterait-il dans son projet de dissolution? Son obstination repoussa tous les avertissements. Tous

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