‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 4)Chapitre 61 sur 241 · LA POLITIQUE EUROPÉENNE EN GRÈCE · texte numérisé non relu

LA POLITIQUE EUROPÉENNE EN GRÈCE

égale entre la Turquie, son ancienne alliée, et la Russie.

Qu'allait-on faire pour la Grèce? On avait détruit à Navarin la flotte ottomane et égyptienne, mais Ibrahim- Pacha restait dans la Morée, où il se maintenait en la ravageant de la manière la plus cruelle. Le secours porté à ce malheureux pays n'avait jusque-là servi qu'à hâter sa ruine en prolongeant la lutte. Toutefois, ceci n'était qu'une considération d'honneur et d'humanité, et il fallait d'autres motifs pour entraîner les cabinets, celui de Londres surtout.

Du côté de la France, l'intérêt d'assurer l'émancipation de la Grèce ne semblait pas douteux. Lorsque les Anglais occupaient Malte et Corfou, lorsque leurs alliés naturels, les Autrichiens, étaient complètement maîtres du golfe Adriatique, il était sensible qu'un État libre, indépendant, situé d'une manière aussi favorable que la Grèce, qui devait son indépendance à la France surtout, pouvait lui offrir dans la Méditerranée la seule alliance, les seuls avantages commerciaux capables de compenser ceux qu'elle avait perdus. Cela même ne devait-il pas pousser l'Angleterre dans un système et des vues entièrement contraires? Elle avait heureusement, dans la question, un intérêt d'une autre nature et qui la conduisait aux mêmes conclusions. Ce qu'elle redoutait par-dessus tout était l'anéantissement de l'Empire ottoman et l'occupation de Constantinople par les Russes. Il était impossible qu'elle ne se dît pas que cet événement était probable dans un délai assez rapproché. Il était naturel qu'elle cherchât d'avance à rendre les conséquences de cette occupation moins fâcheuses pour elle. Si la Grèce, de droit et de fait, continuait à faire partie de l'Empire ottoman, elle tomberait, par la similitude de religion, par ses inclinations naturelles, sous la domination russe, ou au moins sous un protectorat ; si elle était rendue à elle-même, les choses devenaient différentes : les liens, les habitudes qu'elle avait contractés avec les puissances européennes qui auraient contribué à sa délivrance pou-

vaient très tien en faire, dans la Méditerraijée, le poste avancé de l'Europe contre la colossale puissance de la Russie, allant des rives de la Baltique à celles du Bosphore.

L'Angleterre, par son importante possession de Corfou, pouvait se flatter de conserver une influence sur la conduite et la destinée du nouvel État. Si cet État se bornait à la Morée, n'était-il pas évident qu'il tomberait dans une dépendance presque absolue de son puissant voisin de Corfou, qu'il finirait par n'être en quelque sorte qu'une grande île anglaise? Les sentiments du cabinet de Londres sur tous ces points devaient s'accorder avec ceux du cabinet de Vienne. Quant à la Russie, tous les coups qui seraient portés à la Turquie devaient lui être profitables, et lorsqu'il s'agissait de constituer le nouvel État, on pouvait être sûr qu'elle le voudrait faire dans des conditions lui permettant d'échapper à l'influence anglaise.

Au mois de décembre précédent, les ambassadeurs des trois puissances française, anglaise et russe, à la suite de pourparlers dans le but d'éviter une rupture entre la Russie et la Porte, avaient quitté Constantinople et s'étaient retirés à Corfou. Pendant l'hiver, les envoyés de Prusse, d'Autriche et de Hollande avaient essayé de faire entendre raison au Grand Seigneur; leurs efforts avaient été vains. On avait alors pris le parti de traiter avec le pacha d'Egypte et avec son fils Ibrahim, pour obtenir l'évacuation de la Morée, où il s'obstinait à demeurer malgré le blocus rigoureux que lui faisaient subir les flottes combinées. Il ne pouvait cependant retourner en Egypte sans une capitulation lui assurant les moyens de transporter ses troupes. Cette négociation, qui avait d'abord rencontré assez de difficultés, se termina par une convention que l'amiral anglais venait de signer le 17 août, lorsque parut devant la rade de Navarin une expédition française détachée de la division rentrée en France à la suite de l'annexion de Cadix. Cette expédition était forte de quatorze mille hommes environ. Elle n'avait été

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