‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 4)Chapitre 84 sur 241 · CRISE MINISTÉRIELLE · texte numérisé non relu

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temps d'arrêt, de prendre un parti qui fût de nature à donner à la conduite des affaires une tout autre direction. Or ce parti ne pouvait être qu'un changement de ministère. Le Roi était en outre encouragé dans cette voie par les conseils venus d'Angleterre et d'Autriche. A aucune époque, ces deux cours n'avaient été plus agissantes. Au moment où la crise amenée par la guerre entre la Russie et la Turquie allait se dénouer, les cabinets de Londres et de Vienne tenaient à s'assurer le concours du cabinet de Paris; ils ne l'espéraient que de M. de Polignac. Voilà pourquoi les dénégations du duc de Wellington ne parviendront jamais à persuader aux gens bien instruits qu'il n'ait pas très activement contribué à lui frayer la route. Ses manœuvres ont été tellement connues et avérées qu'il n'y a pas une correspondance diplomatique de l'époque qui n'en fasse foi. Ces efforts réunis devaient promptcment amener le résultat désiré.

Chose étrange» dans le ministère, sauf M. Portalis, on avait encore de grandes illusions; un nouveau symptôme cependant aurait dû l'éclairer. Le 27 juillet, M. de Polignac était arrivé à sa terre de Millemont, d'où les communications avec le château de Saint-Cloud n'étaient pas difficiles. Il n'avait pas daigné prendre le soin d'informer de sa venue le ministre des affaires étrangères. Dès son arrivée, il avait repris les démarches qu'il avait suspendues six mois avant, et les listes ministérielles commencèrent à circuler.

M. de Chateaubriand avait demandé un congé et était revenu de Rome dans les derniers jours de mai, un peu moins de trois mois après la nomination du nouveau Pape. Ce retour si hâtif avait sans doute pour but de tàter de nouveau le terrain. Les renseignements qu'il avait recueillis n'avaient pas été favorables, car il prit le parti d'annoncer que l'ambassade de Rome satisfaisait à la fois ses goûts, son ambition, et qu'il ne voulait plus jouer dans

les affaires d'autre rôle que celui d'ambassadeur auprès du Saint-Siège. Il était donc reparti de Paris dans les premiers jours de juillet, et s'était dirigé sur les eaux de Cauterets d'où il devait regagner l'Italie.

Les affaires de M. de Polignac ne marchaient pas aussi vite qu'il l'avait espéré; malgré les secrètes intelligences qu'il avait avec le Roi, il eut à supporter en arrivant un pénible désappointement : il se croyait appelé à former un ministère dont il serait le chef; or le Roi avait déjà pris des engagements, notamment avec M. de La Bourdonnaye. Celui-ci n'entendait point qu'il y eût au-dessus de lui un président du conseil et voulait avoir la plus grande part dans le choix de ses collègues. Dans le conflit entre ces deux puissances, le Roi semblait tenir la balance égale; il n'y avait qu'un homme qu'il fût très décidé à faire entrer dans la nouvelle administration : c'était M. de Chabrol, pour lequel le Roi avait toujours eu beaucoup de goût et dont le caractère modéré semblait devoir être une garantie de nature à rassurer l'opinion publique. Le ministère de la marine lui était réservé; pour la guerre, M. de La Bourdonnaye désirait le duc de Bellune, mais le Dauphin déclara qu'il ne consentirait jamais à travailler avec ce maréchal, objet de son aversion depuis la guerre d'Espagne. M. de La Bourdonnaye proposa alors M. de Bourmont, auquel le Dauphin ne fit aucune objection. Charles X eût voulu conserver M. Roy et aussi, a-t-on dit, M. de Martignac; mais cette supposition est sans fondement. La place de celui-ci se trouvait prise sans discussion possible par M. de La Bourdonnaye. On aurait désiré M. Ravez à la justice; mais il était parfaitement décidé à ne pas abandonner le poste de tout repos, où il se trouvait heureux, de premier président de la cour royale de Bordeaux. Ce fut donc sur son refus que M. de Polignac mit en avant M. Courvoisier. Procureur général près la cour de Lyon, il avait autrefois siégé au centre gauche de la Chambre

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des députés, ce qui convenait aux idées de fusion dont se berçait toujours M. de Polignac. Le choix de M. Courvoisier fut décidé, quoique M. de La Bourdonnaye eût préféré M. de Chantelauze, qui était à je ne sais quel titre agréable à M. le Dauphin; on le réserva pour le cas où M. Courvoisier n'accepterait pas. Restait le ministère des affaires ecclésiastiques et de Tinstruction publique; le nom de M. de Montbel, personnage fort honorable, ayant aux yeux du Roi le mérite d'être l'ami de M. de Villèle, fut mis en avant.

Telle était, le 5 août, la composition ministérielle dont le Roi était convenu avec MM. de Polignac et de La Bourdonnaye. Gomme les choses les plus secrètes ne manquent guère de transpirer, dès la veille on fut informé dans Paris de ce qui se préparait. J'allai en causer avec M. Portalis, qui, pas plus que moi, ne doutait de la chose. Il me dit que ses collègues ne pouvaient se résoudre à y croire. Ils étaient résolus à faire auprès du Roi une démarche qui devait les éclairer sur ses intentions. Il s'agissait de je ne sais quelle proposition que Sa Majesté ne pourrait manquer de repousser dans le cas oîi son parti serait définitivement pris. Chacun s'efforcerait de faire sentir au Roi le danger de la route dans laquelle il allait s'engager. M. de Yatimesnil seul, à cause des mauvaises dispositions de Charles X à son égard, s'abstint, je crois, de cette démarche, qui, de sa part, aurait fait plus de mal que de bien.

Le Roi reçut toutes les représentations avec bonté, avec apparence de gratitude, mais avec la fermeté d'un homme qui a pris son parti. Quand on lui représentait l'impossibilité pour la nouvelle administration de trouver une majorité, qu'en recourant à de nouvelles élections on n'en trouverait pas davantage, il répondait qu'il était parfaitement convaincu que, sans recourir à la dissolution, il trouverait facilement dans la Chambre actuelle uiie majorité

royaliste. C'est cette idée, inspirée par MM. Ravez et de La Bourdonnaye, qui Ta égaré. De tous les ministres sortants, le mieux accueilli fut M. Roy. Charles X renouvela inutilement ses instances pour qu'il gardât le portefeuille des finances. Il lui savait gré de la fermeté avec laquelle il avait défendu son budget des dépenses et le congédia avec des paroles affectueuses, l'assurant qu'il n'oublierait jamais ses loyaux services.

Le refus de M. Roy laissait un vide qu'il fallait remplir; M. de Chabrol reçut ordre de prendre le ministère des finances. Pour le remplacer à la marine, M. de Polignac proposa l'amiral de Rigny, dont la belle réputation militaire devait rehausser le prestige du nouveau cabinet. M. de Rigny était alors loin de Paris ; il fallait donc attendre son consentement, dont on croyait être certain. Le dimanche parurent au Moniteur les ordonnances, datées de la veille, nommant les nouveaux ministres. Trois d'entre eux, MM. Courvoîsier, de Rigny et de Montbel, étaient absents. M. de Polignac fut chargé par intérim du portefeuille de la marine, M. de Chabrol de celui de la justice, M. de La Bourdonnaye de celui des affaires ecclésiastiques.

M. Portalis désirait que le Roi renouvelât l'ordonnance qui le nommait à la première présidence de la Cour de cassation , et qu'elle fût datée du jour de la dissolution du ministère; cette légère faveur fut très difficile à obtenir. Le Roi ne dissimula guère qu'il lui en coûtait beaucoup de confirmer ainsi une grâce que la nécessité des circonstances lui avait seule arrachée. Ce fut à cette occasion qu'il laissa percer le regret de ne pouvoir disposer de cette place pour M. de Peyronnet. Cette mauvaise grâce de Charles X montre la fausseté des allégations si souvent répétées sur la secrète intelligence des derniers mois entre M. Portalis et M. de Polignac.

Quant à M. de Yatimesnil, les préventions du Roi étaient telles, qu'ayant demandé une audience dans laquelle il

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