CARACTÈRE DE M. DE BOURMONT
majorité qu'on lui promettait ne reposait que sur des suppositions qui, avec le ministère qu'il venait de choisir, ne se réaliseraient pas. Le Roi resta inébranlable et finit par donner à M. Courvoisier Tordre d'accepter le ministère. Il revint me raconter cette conversation et me renouvela l'assurance que sa retraite précéderait tout acte pouvant conduire à un coup d'État. C'est une parole qu'il a religieusement tenue.
C'était un singudier assemblage que ce ministère, dont on redoutait les résolutions énergiques et qui cependant renfermait tant de germes de division, bien faits pour rendre impossible toute unité d'action. M. de Polignac et M. de La Bourdonnaye, jaloux l'un de l'autre, cherchaient chacun de son côté à s'emparer de la présidence. M. de Polignac, accoutumé à marcher à pas comptes, allant à son but avec une persévérante adresse ; M. de La Bourdonnaye, impétueux, violent, voulant emporter tout de haute lutte; M. de Bourmont, bien décidé à s'attacher à celui des deux qui paraîtrait avoir les meilleures chances. Joueur effréné, perdu de dettes, il était décidé à rester au pouvoir. Il avait montré une brillante valeur dans les guerres de 1813 et 1814, mais aucune qualité supérieure. Les plus belles années de sa jeunesse s'étaient passées dans les aventures de la dernière guerre des Chouans. Il avait contracté l'habitude des complots, n'agissait jamais ouvertement. Pendant sept ou huit années que je l'ai vu à la Chambre des pairs, je ne me souviens pas d'avoir entendu sortir une parole de sa bouche ; il ne causait même pas avec ses voisins. Il avait cependant trouvé moyen de gagner la confiance du Dauphin ; c'était d'autant plus remarquable qu'au retour d'Espagne il était en d'assez mauvais termes avec ce prince. Le premier il avait refusé d'obéir à l'ordonnance d'Andujar. Quant à la fermeté, qui est un des premiers mérites de l'homme de guerre, de celui surtout qui a fait son chemin dans les guerres civiles, il ne la possédait pas. Qui croirait
qu'au moment de commettre une des actions les plus graves de sa vie, la veille de la bataille de Waterloo, il hésita jusqu'au dernier moment, et qu'il fut entraîné par l'énergique insistance de son aide de camp, M. Clouet?
M. de Chabrol, comme M. de Montbel, n'avait aucune idée arrêtée et suivait la marche de ses collègues, sans se bien rendre, compte du but vers lequel ils se dirigeaient. Ils affectaient un grand respect pour la légalité et déclaraient, à qui voulait les entendre, que jamais ils ne consentiraient à une violation de la Charte, ajoutant qu'un semblable projet était aussi loin de la pensée du Roi que de la leur. Mais ils avaient beau le répéter, ils n'étaient crus de personne.
Dès les premiers jours, le cabinet eut à subir des dégoûts qui étaient de mauvais augure. M., de Belleyme, préfet de police, donna sa démission. Son administration durant les deux dernières années avait eu un succès presque éclatant; il avait eu l'habileté de se concilier la confiance de toutes les classes de la population de Paris. Il sentit qu'il ne pouvait continuer de servir sous des chefs dont les principes seraient aussi peu d'accord avec ceux des hommes qui l'avaient lancé dans la carrière administrative. Il se serait trouvé sous la direction immédiate de M. de La Bourdonnaye, et l'épreuve lui parut trop rude. Le ministère, qui savait la faveur dont il jouissait dans le public et le tort que lui ferait dans l'opinion un pareil abandon, ne voulut pas paraître offensé et le nomma président du tribunal de première instance de la Seine (i). M. de La Bourdonnaye le
(4) On a su depuis que M. de Belleyme, fort peu franc, se ménageait avec tous les partis, avait, sous le ministère Martignac, conservé des rapports fort intimes avec l'intérieur du palais de Charles X, qu'on y comptait beaucoup sur lui. Le désappointement que causa sa démission n'empêcha pas qu'on crut lui devoir des ménagements ; telle est la cause de sa nomination à la place de président du tribunal de première instance de Paris. En 1832, à la Chambre des députés, il a pris place dans les rangs du parti libéral, parmi les hommes du mouvement. Est-il plus sincère dans cette attitude ?