M. MANGIN PRÉFET DE POLICE
remplaça par M. Mangin, procureur général à Poitiers, où il s'était signalé en 1822 par l'implacable dureté de sa conduite dans la poursuite de la conspiration qui coûta la vie au général Berton. Jamais homme ne fut moins propre à faire supporter, en les adoucissant par de sages tempéraments, les sévérités inévitables dans les nouvelles fonctions qui lui étaient confiées. Dur et irascible au dernier degré, incapable de supporter la moindre contradiction, chaque affaire un peu délicate devenait pour lui une lutte personnelle qu'il poursuivait avec passion. Il faisait continuellement insérer dans les journaux, en vertu de son droit magistral, des articles où les démentis injurieux étaient prodigués. Comme il eût dû s'y attendre, ces démentis et ces injures étaient rendus au centuple à qui les adressait. Sans perspicacité pour juger les hommes, il est resté étranger à la population, ignorant la véritable disposition des esprits; ses rapports quotidiens ont tenu dans une erreur perpétuelle le gouvernement, qu'il aurait dû avertir. Il avait de grandes qualités morales, probe, de mœurs austères, d'une incontestable capacité dans les affaires judiciaires. Il eût été à sa place dans la magistrature assise et avait rendu de grands services à la Cour de cassation, où il était très estimé. Il était déplacé à la préfecture de police, comme dans le ministère public, où le contact avec les hommes était trop immédiat.
L'exemple de M. de Belleyme fut suivi par plusieurs membres du conseil d'Ëtat. MM. Bertin de Vaux, Alex, de Laborde, Villemain, Hély d'Oissel, Froidefond de Bellisle, Agier, de Salvandy,^se retirèrent. Mais la plus éclatante de toutes les démissions fut celle de M. de Chateaubriand. Il arriva des Pyrénées pour la déposer lui-même aux pieds du Roi et espérait avoir ainsi une occasion de dire au prince toute sa pensée sur les périls de la route où il s'engageait; mais l'audience qu'il réclamait ne lui fut point accordée ; il ne put voir que son ancien ami M. de Polignac, auquel il
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parla avec une complète franchise. Le ministère n'épargna rien pour le retenir et lui prodigua les offres de toute nature, entre autres le titre de duc. M. de Chateaubriand l'avait beaucoup désiré ; ses amis l'avaient plusieurs fois demandé pour lui, Mme de Chateaubriand en eût été heureuse; il y eut donc dans le refus persistant de M. de Chateaubriand beaucoup de mérite. Il abandonnait un poste brillant qui lui convenait, il renonçait à un gros traitement qui, dans le délabrement de ses affaires, lui était presque nécessaire. Il sentait le prix de tous ces sacrifices, mais n'hésita pas. C'est, à mon sens, l'époque la plus honorable de sa vie. Je le rencontrais alors, et je puis attester qu'il ne se faisait aucune illusion, qu'il était convaincu que Charles X ne lui pardonnerait jamais ce dernier acte d'opposition. C'était donc son avenir tout entier qu'il compromettait.
Les journaux qui défendaient le cabinet, la Gazette et la Quotidienne (le Drapeau blanc ne pouvait être considéré que comme un enfant perdu du parti), disaient chaque matin que blâmer les choix du Roi, attaquer ses ministres avec une telle violence, quand aucun acte ne pouvait être incriminé avec justice, c'était attenter à la prérogative royale, c'était attaquer la couronne dans l'exercice de son droit le plus important, celui de choisir librement ses ministres. Cette argumentation n'était pas dénuée de fondement; en d'autres circonstances, elle eût pu être très puissante ; mais il se rencontre dans l'histoire de tous les gouvernements des moments de crise oii le droit écrit est nécessairement primé par un droit préexistant à tous les autres, le droit de légitime défense. Or, qui pouvait nier que la Charte ne fût menacée? que MM. de La Bourdonnaye, de Polignac et même M. de Bourmont n'en fussent les ennemis déclarés? La polémique des journaux ne pouvait donc offrir au ministère un moyen de défense très efficace; il eut recours aux tribunaux. Ce fut d'abord le Journal des Débats^ qui fut traduit devant eux; les poursuites n'eurent que