PRÉPARATIFS CONTRE ALGER
été étudiées par les hommes les plus compétents; le maréchal Marmont surtout s'y était employé; on doit lui faire honneur d'avoir indiqué les meilleurs moyens à prendre pour les surmonter.
Il ne faut pas oublier que l'entreprise de prendre Alger par terre avait été tentée à plusieurs reprises depuis Charles-Quint, et que toujours elle avait échoué. Il y avait donc quelque mérite à surmonter le préjugé que cette succession d'échecs avait fait naître et à expliquer comment elle ne devait être attribuée qu'à des fautes faciles à éviter. M. de Polignac pria le maréchal Marmont de voir le ministre de la guerre et de ne rien négliger pour le convaincre. M. de Bourmont se montra d'abord très effrayé des difficultés à vaincre; mais la confiance du maréchal finit par le gagner. Charles X voyait avec satisfaction une expédition dont le succès devait jeter un vif éclat sur son règne et lui attacherait les troupes. Ce dernier avantage le devait beaucoup frapper au moment où il était difficile qu'il n'entrevit pas la possibilité d'une résistance sérieuse aux projets qu'il méditait. On pouvait en outre espérer que le trésor du dey suffirait pour solder les dépenses de la guerre. Il fallait se hâter, car, excepté pendant une saison de courte durée, les parages de la côte africaine étaient redoutables. Les marins consultés, entre autres l'amiral Duperré, disaient que, pour avoir chance de succès, il fallait que la flotte fût en état de mettre à la voile dans les derniers jours d'avril ou les premiers de mai.
Il ne s'agissait de rien moins que de transporter une armée de plus de trente-sept mille hommes et de quatre mille chevaux. L'effort à faire était considérable. Les Anglais durant leur guerre avec Napoléon, dans leur débarquement en Portugal, n'ont rien effectué qui approche de cet énorme contingent; ils ont pu opérer à plusieurs reprises, presque toujours sur des lieux de débarquement assurés. Rien ne fut épargné pour faire vite et bien; une
cruelle déception attendait le maréchal Marmont. Comment n'aurait-il pas cru que le commandement d'une expédition dont il avait donné la première idée, dont il avait tracé tous les plans, lui était destiné ? Ce commandement lui avait été non seulement promis, mais offert par M. de Polignac et par M. de Bourmont. Quelle ne fut pas sa surprise, et aussi celle du public, lorsqu'on apprit que le ministre de la guerre se Tétait réservé ! L'ordonnance qui le lui conférait ne fut cependant signée que le 12 mars. M. de Bourmont avait surtout apprécié l'avantage de s'absenter pendant le cours d'une session où, sans doute, il aurait à entendre des discours très désagréables, auxquels il lui serait d'autant plus difficile de répondre qu'il n'avait jamais parlé en public. Quant à l'expédition, elle gagnait à ce choix; on avait la certitude que rien ne serait épargné pour la faire réussir.
De ce côté, tout marchait vers le but. A l'extérieur, il fallait s'attendre au sourd mécontentement de l'Angleterre; la décision de la France devait l'inquiéter plus encore que le projet qui lui avait été communiqué et auquel elle s'était opposée. Le cabinet de Londres ne nous déniait pas le droit de venger l'injure, mais il aurait voulu que cette vengeance ne fût poursuivie qu'au moyen d'une opération maritime, ainsi qu'il l'avait fait lui-même dix ans plus tôt. Peu lui importaient les obstacles nouveaux qui avaient été accumulés depuis, en vue d'une expédition de cette nature. Il était prêt à se consoler de l'échec que nous pouvions rencontrer. Le piège était trop grossier pour qu'il fût possible d'y tomber. Point de milieu : ou renoncer à l'entreprise, ou la concerter avec un débarquement de troupes assez considérable pour que la conquête d'Alger dût en être la conséquence. Tel, en effet, était le plan dont la communication fut donnée le 4 février par M. de Polignac à toutes les puissances chrétiennes. Cette démarche avait pour but de donner à l'expédition française un caractère
d'intérêt général et de créer en sa faveur une opinion européenne capable de gêner et de retenir l'opposition de l'Angleterre. Cette idée avait de la grandeur. « Que veut la France? disait son représentant à Londres. Elle veut d'abord venger son injure personnelle, et vous lui en reconnaissez le droit; elle veut aussi faire sortir de cotte vengeance un bienfait général; elle veut la destruction de l'esclavage, de la piraterie, des tributs imposés par les régences sur toute la côte d'Afrique; elle veut la sécurité de la navigation pour les puissances de l'Europe qui ont grand intérêt à ce que ces résultats soient atteints. C'est avec elles que le gouvernement français veut discuter et traiter de tout ce qui peut y conduire. Il ne s'agit pas ici de ces conférences qui ont été si sauvent tenues depuis 1815, auxquelles n'ont jamais été appelés que les représentants des cinq grandes puissances; nous convions à celles-ci les représentants de toute l'Europe. » Cette manière de poser la question devait être assez embarrassante pour la puissance qui, depuis vingt ans, avait poursuivi avec tant de chaleur l'abolition de la traite des nègres.
Les ministres anglais éprouvèrent un moment de trouble que trahit la modération passagère de leur langage ; mais bientôt ils eurent pris leur parti de mettre de côté ce point de vue secondaire, et, allant droit au fait, ils demandèrent ce que la France entendait faire d'Alger, de son territoire et de tous ceux qui, par suite de l'expédition, pourraient tomber en son pouvoir. Ne prétendrait-elle pas en tirer l'occasion de former sur la côte d'Afrique un grand établissement à son profit? Or, l'Angleterre avait besoin qu'il lui fût donné sur ce point les garanties les plus positives. On a prétendu que M. de Polignac n'avait point hésité à donner ces garanties et avait pris l'engagement formel de ne rien entreprendre de semblable. La justice commande de dire bien haut que c'est une calomnie ; il a été dans toute cette affaire bien plus près de la témérité que de la faiblesse. Il
se borna à promettre que la France ne s'attribuerait de plein droit, dans les États d'Alger, que la partie de la côte sur laquelle elle pouvait justifier d'une possession qui remontait au quinzième siècle et où était construit le fort de la Calle, se réservant toutefois de fixer les limites de cette possession de telle manière que la jouissance en fût assurée. « Que si, dans la lutte qui allait s'engager, il « arrivait que le gouvernement existant à Alger vînt à être « renversé, le Roi, dont les vues dans cette grave question « étaient fort désintéressées, se concerterait avec ses alliés « pour arrêter le nouvel ordre de choses qui, pour le plus « grand bien de la chrétienté, devrait remplacer le régime « détruit et qui serait le plus propre à assurer le noble but « que Sa Majesté se proposait d'atteindre. »
Cette réponse fut loin de satisfaire le cabinet anglais. D'abord elle n'était que verbale; il voulut un engagement écrit et formellement pris avec lui qu'aucune colonisation nouvelle ne serait faite par la France sur la côte d'Alger. Ensuite il ne s'accommodait nullement de cette proposition d'une délibération avec toutes les puissances de l'Europe, proposition dont la France paraissait vouloir se faire un rempart. Le duc de Wellington s'expliqua même sur ce sujet très nettement et avec toute la raideur de son caractère. « La promesse de se concerter avec toutes les puis- « sances, dit-il au duc de Laval, ne me semble nullement « rassurante; il serait possible que quelques-uns des alliés « (notamment la Russie et la Prusse) fussent d'opinion « d'établir en Afrique une colonie française, et qu'alors la a France fût tentée de s'en prévaloir. » Allant plus loin : « Il se pourrait encore, un peu plus tard, que la France « pensât à faire tourner la conquête d'Alger au profit de la « Sardaigne ou de tout autre État. Or, nous ne voulons pas « avoir à débattre ces questions dans des réunions ou dans « un congrès; nous sommes les plus intéressés en Europe, « peut-être même les seuls intéressés à conserver l'équi-
« libre de forces et d'influence dans la Méditerranée tel « qu'il existe sans altération. » L'aveu était remarquable, on pourrait ajouter qu'il était naïf jusqu'à l'imprudence . On doit juger du degré d'aigreur qui régna à cette époque entre le cabinet de Londres et celui de Paris. Le ton du premier alla plusieurs fois jusqu'à la menace, on y répondit par une froide impassibilité.
Dès le 12 mars, la France adressa aux cours de Vienne, de Berlin, de Saint-Pétersbourg et de Londres, une circulaire, qu'elle adressa quelques jours plus tard à celles de Rome, de Madrid, des Dcux-Siciles, de Sardaigne et de Toscane, dans laquelle elle affirmait de nouveau ses intentions. Cette circulaire fut généralement bien accueillie; l'Autriche même fit une réponse assez obligeante. M. de Polignac, un jour où M. Stuart lui donnait lecture d'une dépèche de son ministre dans laquelle se trouvaient ces paroles : « La persévérance de la France à refuser les « explications qu'on lui demande fera retomber sur elle les « conséquences de ce refus », put lui répondre que, « toutes « les cours d'Europe ayant été satisfaites des communica- « tions que la France leur avait adressées, si le refus d'en « donner d'autres devait entraîner des conséquences, la « responsabilité en appartiendrait tout entière à ceux qui a les auraient provoquées par leurs exigences ».
Les formes sèches et cassantes du duc de Wellington, la ténacité écossaise de lord Aberdeen ont échoué devant la fermeté de M. de Polignac; l'opiniâtreté de son caractère lui a procuré le grand mérite de ne pas se laisser impressionner par les dangers auxquels il s'exposait, d'avoir accepté toutes les responsabilités et de ne s'être pas laissé détourner du but qu'il voulait atteindre. Si la flotte française, lorsqu'elle mit à la voile, ne rencontra pas sur son chemin une flotte anglaise, il le faut attribuer principalement à la secrète conviction dans laquelle on se complaisait, à Londres, qu'un grand échec attendait l'expédition
sur la côte d'Afrique, et qu'elle se terminerait probablement par une déroute qui porterait à la puissance et surtout à la marine françaises un coup dont elles se ressentiraient pendant longtemps. Il en résulterait l'affermissement dans la Méditerranée de la prépondérance dont l'Angleterre avait eu le bonheur de s'emparer et à laquelle elle attachait un si grand prix.
M. de Polignac eut de si fortes raisons pour croire aux intentions hostiles de l'Angleterre, que déjà il s'occupait de réunir des forces sur la frontière nord de la France, convaincu que le meilleur moyen de contenir l'Angleterre dans la Méditerranée était de menacer ce royaume des Pays-Bas qu'elle avait tant contribué à élever et dont l'existence lui était si précieuse. Mais quels moyens pouvait-il avoir de donner à ce rassemblement un caractère vraiment sérieux? Les troupes dont il pouvait disposer étaient bien faibles, alors que l'élite de l'armée française élait sur les côtes d'Afrique et en reviendrait difficilement, s'il plaisait à l'Angleterre de s'opposer à leur retour. De quel œil l'Europe verrait-elle une entreprise qui pouvait troubler le précieux repos dans lequel tous les cabinets se complaisaient depuis 1815 et pour lequel leur goût s'est si hautement manifesté? Sur toutes ces questions les réponses sont difficiles ; je me borne à affirmer que l'idée de cette diversion en Belgique était entrée dans la tête de M. de Polignac.
Pour montrer jusqu'où ont été les instances de l'Angleterre et ses sentiments hostiles contre nous à cette époque, il suffit de lire dans un document officiel ce que raconte M. de Laval. Il se disposait à profiter d'un congé. Au moment de quitter Londres pour passer quelques semaines en France, il alla prendre congé des ministres anglais : ceux-ci, profitant de l'occasion, lui renouvelèrent avec les plus vives instances le désir que la France s'engageât à ne rien garder des « territoires qu'elle pourrait conquérir en
« Afrique, et à les évacuer aussitôt que toutes les mesures « nécessaires pour que la piraterie ne pût jamais s'y réta- « blir seraient prises ». Sur le refus de M. de Laval de rien promettre, le duc de Wellington lui dit : « On regarde le « prince de Polignac comme un homme borné, mais loyal; « moi, je le considère comme un des hommes les plus habiles « et les plus faux qui existent. » — « Jamais, ajoutalord Aber- « deen, jamais la France, sous la République, sous l'Em- « pire, n'a donné à l'Angleterre des sujets de plainte aussi « graves que ceux que nous avons reçus d'elle depuis un « an. » Puis, au moment des derniers adieux, lord Aberdeen, prenant la main du duc de Laval, lui dit avec un ton d'affection mêlé de tristesse : « Je me sépare de vous, mon « cher duc, avec plus de peine que de coutume, car peut- « être ne sommes-nous plus destinés à nous revoir. » L'ambassadeur, saisissant sa pensée, lui dit : « Mil or d, je « ne saurais ni dire ni prévoir ce que vous pouvez espérer « de la générosité de la France ; mais ce que je sais, c'est « que vous n'en obtiendrez jamais rien par les menaces. » Ce récit est littéralement tiré de la correspondance du duc de Laval.