PRÉSENTATION DE L'ADRESSE
citoyens, tous les amis de l'ordre, tous ceux qui sentent le besoin d'un gouvernement. Que si elle suivait une marche contraire et se rangeait h son devoir, discutant et délibérant, que deviendrait alors cette sortie prématurée contre le ministère, lorsqu'elle n'empêchait pas les affaires de suivre leur marche accoutumée? M. de Chabrol comptait sur un succès complet dans ses propositions financières. Déjà il avait publié un rapport au Roi sur l'administration des finances, et ce rapport avait fixé avantageusement l'attention du public. Les gens bien informés savaient qu'il était d'un bout à l'autre l'œuvre du marquis d'Audiffret; mais auprès du plus grand nombre, le ministre qui l'avait signé en recueillait l'honneur. M. de Chabrol faisait encore valoir une autre considération. On était engagé dans les préparatifs de l'expédition d'Alger, et la dépense en était énorme. Que le trésor n'ait pas hésité à faire face à cette dépense lorsque les Chambres n'étaient pas assemblées, rien de plus simple; mais quand les Chambres étaient réunies, quand on était en mesure de leur demander l'autorisation dont on avait besoin, était-il permis de s'en passer? Le ministre qui hasarderait cette témérité ne s'exposait-il pas a des reproches, à des accusations dont il serait malaisé de se défendre?
Malgré la force de ces raisons, l'opinion contraire, qui était celle du Roi et de M. de Polignac, prévalut. Le Roi écouta la lecture de l'adresse dans une attitude très sévère et répondit en ces termes : « Monsieur, j'ai entendu « l'adresse que vous me présentez au nom de la Chambre « des députés; j'avais droit de compter sur le concours des « deux Chambres pour accomplir tout le bien que je médi- « tais. Mon cœur s'afflige de voir que les députés des dépar- « tements déclarent que, de leur part, ce concours n'existe « pas. J'ai annoncé mes résolutions dans mon discours « d'ouverture de la session. Ces résolutions sont immuaa blés; l'intérêt de mon peuple me défend de m'en écarter.
ta MÉMOIRES DU CHANCELIER PASQUIER.
« Mes ministres vous feront connaître mes intentions. » Le lendemain 19, M. de Polignac apporta à la Chambre des pairs et M. de Montbel à celle des députés l'ordonnance royale qui prorogeait la session de 1830 au 1" septembre suivant. Le choix d'un terme aussi éloigné indiquait assez que de grandes choses devaient se passer dans l'intervalle. Il était évident que la dissolution aurait lieu; qu'on voulait seulement se donner le temps de choisir le moment qui paraîtrait le plus favorable pour la convocation des collèges électoraux. Il est aussi fort probable que l'expédition d'Alger entra pour beaucoup dans les combinaisons du gouvernement. Jl prévoyait le succès de cette expédition et pensait que ce serait un puissant moyen d'influence sur les électeurs.
En l'absence des Chambres, la tribune étant muette, la presse redoubla de violence dans la guerre qu'elle avait déclarée au ministère. Le Roi semblait plus que jamais convaincu que la France le vengerait, dans les nouvelles élections, de l'affront qu'il croyait avoir reçu. Son attention se portait surtout sur les préparatifs de l'expédition contre le dey d'Alger. Cependant de graves symptômes témoignaient de l'agitation de l'esprit public. Ce fut à celte époque qu'éclatèrent avec un redoublement d'intensité les incendies qui depuis quelque temps désolaient la Normandie. Comme les partis font arme de tout, ils ne manquaient pas de s'imputer réciproquement d'abominables calculs, spéculant sur la terreur produite par cette série de crimes. C'était, disaient les uns, un moyen d'influencer les prochaines élections; on n'oserait pas aller voter, de crainte de trouver au retour sa maison brûlée. Suivant les autres, c'était une occasion de mettre les troupes en mouvement et de les compromettre avec la population. Les prêtres mêmes étaient mêlés à ces odieuses suppositions; d'autre part, les écrivains ministériels s'efforçaient de faire planer les soupçons sur le parti libéral, qui comptait proûter de
M. DE YILLÈLE A PARIS (1830). 223
ces troubles et à qui tout était bon pour les susciter. Rien, dans les longues et consciencieuses instructions auxquelles ont donné lieu ces incendies, n'a jamais autorisé à croire qu'ils se rattachassent à une combinaison politique. Il n'en est pas moins vrai que ces crimes mystérieux contribuèrent à entretenir et à accroître dans le cours de Tété de 1830 l'agitation qui régnait dans les esprits. Le ministère aurait dû s'efforcer de la calmer à tout prix; mais il était plus divisé que jamais; on ne pouvait douter qu'il dût bientôt subir quelque modification importante.
Charles X avait l'habitude de tenir chaque année un certain nombre de réceptions, vers la fin du carême. Le Roi passait en revue tous ceux qui avaient leur entrée au château; à l'une d'elles, l'apparition de M. de Villèle fixa tous les regards. Suivant ses amis, il arrivait à Paris pour assister aux couches de sa fille; peu de personnes doutaient que ce retour n'eût une cause politique, et on s'attendait à le voir rentrer aux affaires. Je suis très persuadé qu'il en avait la pensée, mais son espoir fut déçu. M. de Polignac l'avait trop complètement remplacé dans l'esprit du Roi, qui se trouvait beaucoup plus à l'aise avec le nouveau président du conseil qu'il ne l'eût été avec l'ancien. En effet, avec M. de Polignac, Charles X dictait sans nulle difficulté toutes ses résolutions; avec M. de Villèle, il aurait fallu les débattre, peut-être même renoncer à quelquesunes. Les prêtres n'aimaient pas M. de Villèle, qui ne leur était pas assez entièrement soumis. L'audience que le Roi lui accorda n'eut aucune importance, et lorsqu'il voulut amener la conversation sur les affaires publiques, il fut interrompu par des questions sur la vie qu'il menait à Toulouse, sur l'état de l'agriculture dans ce pays, toutes choses indiquant assez que le Roi ne voulait pas l'entendre sur la politique. Je tiens ces détails d'une personne à laquelle M. de Villèle les a racontés le soir même. Des amis communs voulurent le rapprocher de M. de Peyron-
net; ils étaient restés dans d'assez mauvais termes. Un dîner fut arrangé chez M. Olivier, banquier, l'un des soixante-dix pairs de la promotion de 1828. La conversation qui s'engagea entre eux fut de la dernière aigreur ! L'expédition sur Alger était prête à partir; déjà l'amiral Duperré était allé prendre à Toulon le commandement des vaisseaux et des troupes de mer. M. de Bourmont ne pouvait plus tarder à le rejoindre. Pour le remplacer en son absence, le Roi se décida à confier par intérim à M. de Polignac le portefeuille du ministère de la guerre. Cette résolution, qui a si puissamment influé sur les destinées de Charles X et de sa famille, fut rendue publique par une ordonnance du 18 avril. Dans la première quinzaine de mai, les préparatifs se trouvèrent entièrement terminés à Toulon; matériel et personnel, tout était embarqué le 18, et il n'y eut plus qu'à attendre un vent favorable. Il avait été fait des prodiges d'activité, de zèle et d'intelligence pour organiser une flotte de cent trois vaisseaux de guerre de tous rangs, quatre cents navires de commerce, six mille quatre cents hommes, composant les deux armées de terre et de mer, quatre mille chevaux; l'artillerie, les munitions, les approvisionnements, les moyens de transport, tout était prêt. Tout est arrivé sans encombre, dans un ordre parfait, à travers toutes les difficultés de la mer, des vents, jusqu'au lieu du débarquement, sur la côte d'Afrique. Cette grande opération a été conduite avec tant de prudence, d'activité et de talent, que rien n'a manqué; le programme a été exécuté de point en point, tel qu'il avait été arrêté. Il est juste de rappeler le mérite des officiers, des administrateurs qui ont concouru à ce succès. Les événements qui sont survenus trois mois plus tard ont détourné l'attention et empêché l'opinion publique de témoigner sa reconnaissance à ceux qui l'avaient si bien méritée. C'est le 25 que les vents permirent d'appareiller; depuis le 18, tous les hommes entassés sur les navires vivaient dans une pénible