VISITE DES SOUVERAINS NAPOLITAINS
les jours de conseil avec M. de Polignac, de Saint-Cloud, il employait le temps que durait le trajet à lui démontrer les dangers de la route dans laquelle on s'engageait chaque jour de plus en plus. Il l'ébraulait fort souvent, le laissait même quelquefois convaincu. « Eh bien, ajoutait-il, le soir ou « dans la matinée du lendemain, le pauvre homme revoyait « le Roi, causait avec lui, lui rapportait notre conversation, « et le fruit de mes paroles était entièrement perdu. »
Au milieu de circonstances si graves, parlerai-je de l'arrivée du roi et de la reine de Naples ? Pour n'y plus revenir, je vais dire sur-le-champ tout ce qui vaut d'être raconté. Leurs Majestés avaient jugé à propos de passer par Paris, en retournant dans leurs États, et entrèrent dans la capitale le 30 mai pour en repartir le 30 juin. Leur présence causa plus d'embarras que de satisfaction à la famille royale. On les reçut avec une grande ostentation de magnificence. On les logea au palais de l'Elysée, on les défraya de tout, on les promena dans les différentes résidences royales où ils prirent le plaisir de la chasse , qu'ils aimaient beaucoup. Puis des bals chez les ambassadeurs de Naples et d'Espagne. Le plus remarquable fut celui du Palais-Royal, où le duc et la duchesse d'Orléans fêtèrent leur frère et beau-frère. Charles X, contre les habitudes de son étiquette, alla à ce bal qui précéda de peu de jours le départ de Leurs Majestés Siciliennes. Il y eut, à la fin de la soirée, quelques désordres dans le jardin, dont le duc d'Orléans, cédant à son goût pour la popularité, n'avait pas voulu qu'on fermât les grilles à l'heure accoutumée. Cette circonstance, jointe à la présence de quelques-uns des hommes les plus marquants de l'opposition libérale, fit tenir contre lui, par les amis du Roi, des propos amers. S'ils vinrent à ses oreilles, ils ont dû le blesser profondément. Je me souviens cependant que, me promenant avec le duc de Fitz-James sur les terrasses qui dominent la grande cour et le jardin dont les splendides illuminations
éblouissaient les yeux, il me dit : « On accuse le duc d'Or- « léans de malveillance contre tout ce qui se fait, de mauc vais propos sur la marche du ministère ; quant à moi, « je conçois à merveille qu'il redoute les effets d'une con- « duite pouvant amener une révolution qui le forcerait « encore une fois à fuir son pays, à abandonner les dou- « ceurs d'un tel séjour. »
L'accueil fait par la presse aux nouveaux ministres dépassa en violence tout ce qu'on devait attendre. M. de Peyronnet surtout fut l'objet d'un déchaînement jusque-là inconnu. On récapitula les actes les plus impopulaires de son précédent ministère, en les flétrissant. Devant de pareilles injures, tout autre que lui eût reculé. Il y opposa un front d'airain et ne parut aucunement ému. Le secret de cette imperturbable confiance s'explique par une ambition secrète dont peu de personnes ont eu connaissance. Comment croire, en effet, quand on n'en a pas eu d'irrécusables preuves, qu'il soit à cette époque entré dans le ministère avec l'espoir de renverser M. de Polignac? Voici pourquoi je n'ai là-dessus aucun doute. Quinze jours après son arrivée au ministère, je reçus la visite d'un homme auquel j'avais rendu quelques services et qui était en rapports intimes avec lui. A la suite de propos insignifiants, cet homme arriva sans détour à me parler de son nouveau patron. Il savait, me dit-il, que j'avais des préventions contre M. de Peyronnet, qui ne l'ignorait pas, et tenait à les détruire. Il n'était pas rentré dans les affaires pour les motifs qu'on lui supposait, mais, au contraire, pour les remettre dans une meilleure voie. Il n'y avait rien à faire avec M. de Polignac; mais le moment viendrait, et plus tôt qu'on ne le croyait, où le Roi luimême sentirait la nécessité de s'en séparer; sa confiance alors ne retomberait-elle pas naturellement sur son ministre de l'intérieur, actif, habile, ayant à un haut degré l'habitude et la connaissance des affaires? Celui-ci se trou-