‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 5)Chapitre 125 sur 239 · RÉUNION DE PAIRS CHEZ M. PASQUIER. 263T · texte numérisé non relu

RÉUNION DE PAIRS CHEZ M. PASQUIER. 263T

veut bien se reporter au discours que l'archevêque avait tenu au Roi à la porte de Notre-Dame le jour du Te Deum, on en conclura sans doute que l'exaltation religieuse poussée jusqu'au mysticisme était le lien qui unissait le prince et son ministre favori. Pour qui connaissait le Roi, il n'y avait aucun espoir de modifier ses idées et d'obtenir la moindre concession; cela ne fut que trop démontré.

Trois ou quatre réunions eurent lieu chez moi le mercredi, dans lesquelles se rencontrèrent quelques-uns des principaux membres de la Chambre des pairs, M. Hyde de Neuville entre autres. Dans son zèle plein d'ardeur et de courage, il voulait qu'on allât à Saint-Cloud, qu'on portât la vérité aux pieds du Roi, qu'on le conjurât de ne pas compromettre sa couronne. 11 me soutenait que j'étais plus spécialement désigné qu'un autre pour remplir un devoir aussi sacré. Je lui représentai, et fus en cela appuyé par les assistants, le duc de Broglie et M. Portalis étaient du nombre, que nos personnes, la'mienne surtout, étaient peu agréables au Roi, que la vérité venant par nous ne lui inspirerait aucune confiance. Nous pensâmes alors à M. l'abbé de Montesquiou, qui avait son franc parler à la Cour et dont les sentiments ne pouvaient inspirer au Roi aucune méfiance. Il vint aussitôt à notre appel, fut de mon avis sur le peu de poids des paroles dont je serais le porteur, ajouta qu'on ne gagnerait rien, de quelque côté que vînt l'intervention, mais ne se refusa pas à s'employer. De suite il se mit en route, mais sa voiture ne put franchir les barrières. Nous ayant rendu compte de sa mésaventure, il se décida à écrire une lettre; il exposait au Roi tous les dangers qu'il affrontait et le conjurait de s'arrêter sur cette pente fatale. J'ai su que cette lettre fut fidèlement remise; sur les instances de M. de Neuville, je me décidai à en écrire une dans le même esprit et la lui confiai. Je n'ai jamais pu découvrir ce qu'elle est devenue.

Le mercredi soir arriva à Saint-Cloud le duc de Morte-

mart. Après l'entrevue qui avait eu lieu le jeudi précédent entre le Roi et lui, il avait cru pouvoir se retirer pour quelques jours chez lui, à quelques lieues de Versailles. Il n'avait appris que le mardi matin la publication des ordonnances et ne fut informé que le mercredi des troubles de Paris, qui d'heure en heure devenaient plus sérieux. Il sut que son régiment des gardes à pied avait été mandé à Saint- Cloud; mais pour le rejoindre il fallait traverser Versailles, qu'il trouva en insurrection. Il fut même atteint d'une pierre lancée dans sa calèche et ne se tira de cette bagarre qu'avec assez de peine. Onze heures du soir venaient de sonner, lorsqu'il entra dans la cour du château de Saint-Cloud ; il vit le Roi sortir du salon, s'avancer sur le balcon avant de regagner sa chambre à coucher. Il se hâta de monter, mais ce fut en vain qu'il fît demander par M. de Duras la permission de voir le Roi.

À Paris, la nuit se passa en préparatifs de part et d'autre. A l'état-major, on était obligé de se borner à la défense ; M. de Polignac avait expédié des courriers pour appeler de tous côtés des renforts, et ordre était envoyé à tous les régiments de la garde en quartier dans les villes plus ou moins rapprochées de la capitale de s'y porter en toute hâte. Ces mouvements ne pouvaient être efficaces que deux ou trois jours après. Excepté un régiment d'infanterie de la garde qui arriva de Saint-Denis dans la nuit du mercredi au jeudi et qui prit poste aux Champs-Elysées, le maréchal se trouvait encore, le jeudi matin, réduit aux seules forces qu'il avait la veille. Les dispositions prises étaient mauvaises. Pourquoi, disait-on, s'être engagé dans les rues étroites, dans les quartiers les plus populeux? pourquoi avoir compromis les troupes? Il fallait, au contraire, les tenir en masse et toujours prêtes à porter un coup décisif. Cette seule attitude eût suffi pour en imposer aux séditieux. S'il eût laissé s'insurger et s'armer paisiblement toute la ville, quels reproches ne lui aurait-on pas faits? On n'aurait

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pas manqué de dire que quelques bataillons engagés à propos suffisaient pour dissiper les rassemblements, qu'il était absurde d'avoir ainsi laissé l'insurrection s'organiser. N'avait-on pas l'exemple de la révolte de la rue Saint-Martin en 1827? Ne savait-on pas comment elle avait été vaincue et anéantie par un nombre de troupes bien moins grand que celui dont le maréchal disposait? Tous les renseignements donnés par M. de Polignac l'avaient trompé. Le jeudi matin, il n'y avait plus à choisir, et le parti de se concentrer en gardant le Louvre et les Tuileries était le seul auquel on pût s'arrêter; ce fut aussi celui que le maréchal adopta sans hésiter.

De leur côté, les insurgés ne s'étaient pas endormis, l'Hôtel de ville était retombé en leur pouvoir. Us en avaient fait, dès le point du jour, leur quartier général; à partir de ce moment, les chefs sont séparés des députés qui espéraient encore des concessions et une solution pacifique. Non pas que je prétende que tous les députés partageaient ces idées. M. Laffitte, par exemple, n'était pas d'accord avec M. Casimir Perier et beaucoup de ses collègues. Ils avaient avec eux la garde nationale ; ses légions commençaient à s'organiser dans tous les quartiers, elles reprenaient leurs armes. Si la garde nationale eût existé alors, elle aurait certainement pris parti contre M. de Polignac et contre les ordonnances; on aurait été obligé de les lui sacrifier, mais elle n'aurait pas renversé la dynastie. Le gouvernement se serait trouvé, dès le premier moment, en face d'un certain nombre de chefs assez puissants pour qu'il fût possible et honorable de traiter avec eux. Malheureusement sa réorganisation fut lente, et on comprit la faute que M. de Villèle avait commise en dissolvant la garde nationale. Il enlevait à la monarchie un appui précieux.

Les premières heures de la matinée furent employées à élever de nouvelles barricades. Le nombre des combattants, malgré le? pertes faites par l'insurrection, s'était accru. Les

élèves de l'École polytechnique fournissaient des jeunes chefs aussi audacieux qu'intelligents. Profitant de ces avantages, les insurgés prirent l'offensive avec un bonheur prodigieux. Tout semblait les favoriser; dans le quartier général des Tuileries, tout était désordre et confusion. Les ministres mêmes ne savaient plus à quel parti s'arrêter. Seul M. de Polignac ne paraissait point ébranlé dans sa confiance, mais plusieurs de ses collègues commençaient à secouer le joug. Les rapports arrivant de tous côtés, les avis des militaires, qui ne dissimulaient plus les périls de la situation, leur faisaient sentir la nécessité d'éclairer le Roi sur les dangers dont son trône était menacé. Le maréchal s'associait à leur pensée; depuis la veille il n'avait cessé d'expédier des dépêches, d'envoyer des aides de camp à Saint-Cloud; mais tous ces avertissements étaient restés sans effet. Charles X avait répliqué à tout par l'ordre réitéré de tenir bon et de masser les troupes. Il n'avait fait aucune attention à la démarche des députés, que le maréchal lui avait racontée. M. de Polignac lui en avait parlé de son côté. Quelle réponse lui avait-il faite? M. de Polignac, dans son interrogatoire devant la Cour des pairs, a déclaré qu'aussitôt reçue, il l'avait communiquée au maréchal, mais il n'a pas voulu en faire connaître le contenu. On peut croire sans témérité que la teneur en était au moins fort sévère.

C'est au milieu de ces divisions, de ces incertitudes, que M. de Sémonville, grand référendaire de la Chambre des pairs, arriva à l'état-major général accompagné de M. d'Argout. Il était sept heures environ. Il venait sommer les ministres et le maréchal de faire cesser les hostilités et surtout de faire connaître au Roi toute la vérité. M. de Polignac opposa pendant quelque temps à la véhémence do ses interlocuteurs un front calme et obstiné; ceux qui l'entouraient, à l'exception peut-être de M. de Montbel, laissèrent voir des sentiments fort contraires aux siens.

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