LA COUR A SAINT-CLOUD
o sillade redouble, le peuple va marcher sur Saint-Cloud. Tout « cela dit de ce ton d'indifférence qu'on n'apprend à affecter o avec une telle perfection que dans l'atmosphère qui enve- « loppe une cour. De cette antichambre je montai dans le « salon de service, où je trouvai un officier des gardes qui « me mit au courant de tout ce qu'on savait de Paris, et il « était bien informé. « Et le Roi, lui dis-je, que fait-il? — a II joue au whist. — Et le Dauphin? — Il fait sa partie « d'échecs. — Eh quoi! pas un ordre donné autour de ce « palais, pas une précaution? Rien, absolument rien ! » Je « me décidai alors à entrer dans le salon ; j'avançai lentet ment près de la partie du Roi et je vis clairement dans « son regard que tout nouveau venu, s'il n'était pas dans a la confidence intime, l'importunait sensiblement; aucune « parole ne lui échappait que sur le jeu. M. le Dauphin a paraissait tout aussi attaché à sa partie d'échecs. Avant « d'aller à lui, je me sentis le besoin de prendre l'air et je t m'approchai d'une fenêtre avec l'un des personnages qui o étaient en ce moment de service auprès du Roi. Nous a écoutâmes ensemble les décharges; une fenêtre laissée « fermée était ébranlée de temps en temps par le bruit « qu'elles occasionnaient, ce bruit ne semblait étonner « personne; pas une question, pas un témoignage d'inquiéa tude ou de pitié. M'étant approché du Dauphin, il me fit « une inclinaison de tête sans m'adresser la parole. Au « bout de quelques instants, n'y pouvant plus tenir, je « sortis de ce salon. Une fois réuni, dans la pièce précé- « dente, à quelques serviteurs dévoués et désespérés, je « reconnus bien que l'horrible vérité était parfaitement « établie à leurs yeux, que nul ne doutait qu'on ne touchât « à la plus épouvantable catastrophe. Les nouvelles arri- « vaient secrètement de moment en moment, toujours plus « alarmantes, mais elles ne franchissaient point le seuil du « royal salon. Le duc de Duras sortait, rentrait, s'agitait a auprès de nous, mais en approchant de la table de whist
« il reprenait son attitude silencieuse. Le cœur navré, je « pris enfin le parti d'aller joindre au dehors du palais t quelques officiers, avec lesquels j'étais décidé à attendre « la journée du lendemain, et bientôt après, en tournant « mes regards sur le château, je vis que tout s'y préparait o pour le repos de la nuit, toutes les lumières disparaisse saient. Je voyais les valets aller de chambre en chambre, « soigneux de tout éteindre. On s'apprêtait à dormir, sans « doute on y réussit. »
Un tel tableau ne peut s'inventer; il faut l'avoir vu pour le peindre d'une manière aussi saisissante. Comment expliquer l'attitude impassible et l'inébranlable sécurité du Roi? Je vais raconter à ce sujet un fait dont je ne puis douter, quelque étrange qu'il soit. Il m'a été transmis d'une manière à ne me laisser aucune méfiance sur son exactitude. Le commandant de l'école militaire de Saint-Cyr, le comte de Broglie, vint dans la journée de mercredi prendre les ordres du Roi et lui offrir le service des élèves. Il était fort pieux et, comme tel, fort avant dans sa confiance. Soit qu'il eût été auparavant à Paris, soit qu'il eût reçu des avis sûrs, il était fort inquiet et essaya de communiquer son inquiétude à Charles X, qui restait impassible, et qui, fatigué de son insistance, termina la conversation par ces mots : « Allons, mon cher comte, je vois bien « qu'il faut tout vous dire. Eh bien, Polignac a encore eu des « apparitions cette nuit; on lui a promis assistance, ordonné de « persévérer, en lui promettant une pleine victoire. » Le comte de Broglie, malgré sa piété, ne pouvait accepter sans en être renversé une telle confidence; dans sa stupéfaction, il fut réduit au silence. Une personne le rencontra sortant de cet entretien tenant sa tête dans les mains, dans une profonde douleur; lui ayant demandé ce qu'il avait: « Que voulez-vous! répondit-il. Tout est perdu, il n'y a plus de ressource. » Il lui raconta ce qui venait de se passer entre le Roi et lui. Je le tiens de cette personne même. Si on