‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 5)Chapitre 136 sur 239 · RÉUNION DES DÉPUTÉS · texte numérisé non relu

RÉUNION DES DÉPUTÉS

n'ait, par l'intermédiaire de M. de Girardin, fait parvenir au Roi les avis les plus pressants.

Libre de ses mouvements, ne craignant plus une influence qui pouvait contre-balancer la sienne, M. Laffitte poursuivait ses desseins. De tout temps il avait eu sous son patronage un certain nombre de journaux; il leur avait, dès six heures du matin, fait parvenir ses instructions. Les rédacteurs du National, MM. Thiers et Mignet, étaient, depuis la fondation de ce journal, dévoués au duc d'Orléans. Ils se chargèrent de donner le signal, auquel répondirent les rédacteurs du Constitutionnel, du Journal du Commercé et du Courrier.

Peu après, les députés arrivaient dans la salle des séances ; les conversations, au début, étaient embarrassées; les uns parlaient de M. de Mortemart, des propositions dont il devait être porteur; d'autres mettaient en avant le nom du duc d'Orléans, du Dauphin, enfin celui de Henri V avec une régence, qui présentait d'assez grands avantages pour le solide établissement du gouvernement constitutionnel. En somme, la grande majorité était pour la famille de Charles X. Ceux mêmes qui lui étaient le plus opposés en sont convenus depuis. Qu'on juge de ce qui serait arrivé si M. de Mortemart se fût présenté la veille à une ou deux heures de l'après-midi et s'il eût lui-même convoqué la réunion des députés. Beaucoup d'entre eux l'attendaient encore le vendredi à la Chambre; le malheur a voulu qu'il n'ait pu prendre aucun renseignement sérieux et ne fût informé de rien à propos. Le messager envoyé par M. de Sémonville au général Gérard l'avait enfin trouvé à la réunion des députés. Cette circonstance donna beaucoup d'humeur à M. Laffitte, car il répondit au porteur du paquet, qui le priait de le faire remettre à son adresse : « Monsieur, je ne suis pas la petite poste de Charles X. » Ce message le détermina peut-être à hâter le dénouement. Le nombre des députés n'était encore que de soixante

environ; on espérait toujours en voir arriver davantage. M. Laffittc s'était arrogé la présidence ; il posa naturelle ment la question comme il lui convenait. On ne pouvait, dit-il, laisser le pays sans direction, et sans une direction forte. La commission municipale avait suffi pendant vingt quatre heures; mais si on ne venait pas à son aide, tous les pouvoirs lui échapperaient bientôt; on courait risque de tomber dans une effroyable anarchie; il fallait donc aviser; pendant ce temps, ses amis parcouraient les bancs, montrant le danger de voir la République sortir des hési tations et du trouble des seuls représentants du pays. Enfin toutes ces manœuvres finirent par arracher la déclaration qui informait les citoyens que la lieutenance générale du royaume était offerte au duc d'Orléans, et que les couleurs nationales de 89 seraient reprises. Une députation fut chargée de porter au prince cette pièce importante, qui, si j'ai été bien informé, n'était revêtue d'aucune signature; elle avait été certainement votée ; aucun doute à cet égard n'est possible, mais nul ne s'était soucié d'y apposer son nom. M. Laffitte lui-même en est convenu avec une per sonne qui me l'a redit presque immédiatement; sa véracité est au-dessus de tout soupçon.

Pour beaucoup de personnes, même parmi celles qui l'avaient votée, la lieutenance générale ne tranchait pas définitivement la question. Le lieutenant général pouvait négocier avec la famille royale, conclure tels arrangements qui paraîtraient le mieux appropriés aux intérêts du pays. Cette idée si naturelle, et pourtant si loin des intentions de ceux qui venaient de la faire accepter, m'avait été communiquée par un des hommes les plus accoutumés à prévoir et à calculer les chances des mouvements politiques. Je passais au coin de la rue de Rivoli et de la rue Saint-Florentin, M. de Talleyrand, qui était derrière le rideau de la fenêtre de l'entresol, frappa aux vitres et me fit signe de monter. Je le trouvai dans une grande agitation ; il me parla de suite

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