‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 5)Chapitre 135 sur 239 · M. DE MORTEMART A PARIS. 28T · texte numérisé non relu

M. DE MORTEMART A PARIS. 28T

Mortemart et son compagnon se décidèrent à gagner le Luxembourg, où ils pouvaient consulter M. de Sémonville. C'était encore un bien long trajet à faire à pied. M. de Mortemart était épuisé; depuis quelques jours, la fièvre ajoutait beaucoup à sa cruelle fatigue. Ce ne fut qu'avec la plus grande peine, appuyé sur le bras de M. d'Argout, qu'il arriva au palais de la Chambre des pairs, vers onze heures; il était dans un état de souffrance si effrayant, qu'un médecin qui se trouvait là lui dit que pour éviter une, terrible maladie, il devait se mettre dans un bain. Cette précaution ne l'empêcha pas de s'occuper de sa mission et, assisté de M. de Sémon ville, de faire les démarches les plus urgentes.

On envoya porter au général Gérard et à M. Perier les ordonnances qui les concernaient ; on fit parvenir à M. de La Fayette, à l'Hôtel de ville, celles qui révoquaient le ministère Polignac, donnaient au duc de Mortemart la présidence du conseil et rétablissaient la garde nationale. On ne trouva ni le général, ni M. Perier. A l'Hôtel de ville, M. de La Fayette, en recevant les pièces qui lui étaient adressées, dit qu'il ne lui appartenait pas de les publier, que tout ce qu'il pouvait faire, c'était d'en donner connaissance aux députés des municipalités assemblés dans la grande salle; ce qu'il fit en effet. Il savait à l'avance comment cette lecture serait accueillie ; elle excita de très violents murmures. Ainsi, point de réponse des deux ministres nommés, et complet échec à l'Hôtel de ville.

Ce début n'était pas encourageant pour le duc de Mortemart. Il avait fait porter le texte des ordonnances au Moniteur, avec ordre de les imprimer et de les publier le plus tôt possible. Le rédacteur de la feuille officielle l'avait fait demander trois fois chez M. de Sémonville depuis quatre heures du matin jusqu'à sept. Cette démarche lui avait sans doute été suggérée par ceux des membres de la réunion Laffltte qui persistaient dans leur désir d'un accom-

modement. Mais à onze heures el demie, quand il reçut les ordonnances, défense venait de lui être faite par l'Hôtel de ville de les imprimer. Bien des choses graves s'étaient déjà passées depuis le commencement de la journée. M. de La Fayette et M. Laffitte, chacun de son côté, quoique dans des buts différents, avaient travaillé avec une égale activité pour remporter quelques résolutions de nature à empêcher tout rapprochement avec Charles X. M. de La Fayette était maître à l'Hôtel de ville ; il est probable que l'interdiction de publier arrivée au Moniteur était son ouvrage. L'influence de M. Laffitte s'exerçait surtout sur les députés, qui se réunissaient chez lui le vendredi matin. Les nouvelles qui arrivaient de l'Hôtel de ville avaient ému les hommes composant cette réunion. On recevait à tous moments des députations qui, au nom des vainqueurs des trois journées, réclamaient la République. M. Laffitte profita habilement de l'impression que faisaient sur l'esprit de ses collègues ces manifestations, pour insinuer qu'il n'y avait qu'un moyen d'éviter la République, il fallait proclamer le duc d'Orléans. Cette proposition n'eut pas d'abord tout le succès auquel il s'attendait, quoiqu'il fût appuyé avec chaleur par M. Dupin, attaché depuis longtemps à la maison d'Orléans. M. Laffitte pensa qu'il trouverait plus d'écho dans une réunion plus nombreuse et proposa de se réunir dans le lieu ordinaire des séances de la Chambre des députés. Cette idée fut acceptée. Plusieurs des assistants exprimèrent l'espoir d'y trouver le duc de Mortemart. Sans doute ceux qui avaient mis tant de soin à empêcher le duc de pénétrer dans cette réunion savaient combien sa présence pouvait produire d'effet. L'influence de M. Casimir Perier avait été entièrement paralysée par cela seul que tout le monde savait qu'il était désigné pour entrer dans le ministère que M. de Mortemart était chargé de former. Ce n'était pas sa faute si tant de malhabiles lenteurs avaient eu lieu à Saint- Cloud ; je ne puis douter que jusqu'au vendredi matin il

Page 1