‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 5)Chapitre 138 sur 239 · ATTAQUE PROJETÉE CONTRE SAINT-CLOUD · texte numérisé non relu

ATTAQUE PROJETÉE CONTRE SAINT-CLOUD

pas surtout s'exposer aux désaveux qui surviendraient peut-être et feraient alors beaucoup plus de mal que ne pourrait faire de bien l'acte auquel on souscrirait aujourd'hui. Cette observation fut d'un grand poids, et après beaucoup de paroles inutiles chacun se retira.

Je remontai alors chez le duc de Morte mart; j'avais à lui faire une importante communication, ayant été informé qu'un grand mouvement de la populace armée était au moment de s'effectuer sur Saint-Cloud. On comptait tourner les positions de plusieurs côtés, et entre autres par les hauteurs de Meudon. Si ce mouvement réussissait, que ferait le Roi? Se retirerait-il? Se défendrait-il? M. de Mortemart aussi avait déjà reçu de semblables avis, confirmant les observations qu'il avait pu faire le matin sur la route qu'il avait parcourue. Mais comment avertir le Roi? Il songea à M. de Girardin, qu'il savait à Paris ; il l'envoya chercher. J'ai lieu de croire que M. de Girardin partit surle-champ pour Saint-Cloud, ainsi qu'un officier de son régiment des gardes à pied, auquel il confia une note écrite de sa main. Elle était déchirée en plusieurs morceaux qui devaient se réunir et que l'officier cacha dans les différentes parties de son vêtement. Mais ayant pris la route de Meudon, la croyant plus sûre, il fut arrêté dans un village et ne put jamais passer outre. La note n'a donc pas été remise; ce fut sans doute l'avis que M. de Girardin s'était chargé de transmettre au Roi qui le décida à partir dans la nuit, avec la famille royale, pour Trianon. Le séjour de Saint-Cloud était trop rapproché de Paris; il n'y en avait pas de plus exposé à des attaques de plusieurs côtés; il fallait donc le quitter, mais était-ce sur Versailles qu'il fallait se retirer? Il eût mieux valu gagner l'excellente position de Saint-Germain, où les renforts auraient pu arriver bien plus aisément.

Pendant le long trajet que je fis dans la soirée entre la rue d'Anjou et le Luxembourg, j'avais été très frappé de

l'activité incroyable qui avait été déployée pour pousser les préparatifs de défense. Malgré la retraite des troupes royales, on ne se regardait pas, avec raison, à l'abri de tout danger. On savait que Tordre de s'approcher avait été envoyé à beaucoup de troupes, et on craignait quelque attaque sérieuse de leur part. Le travail du dépavage et des barricades était continué pendant toute la soirée de jeudi et la nuit suivante; dans la journée de vendredi, on ne pouvait littéralement pas faire cent pas sans rencontrer quelque obstacle. Il y en avait de très difficiles à franchir, même lorsqu'on était aidé par ceux qui les gardaient.

A Saint-Cloud, la journée de vendredi qui avait précédé celle du départ du Roi pour Trianon avait été fort triste ; on avait à regret nommé M. de Mortemart président du conseil. On supposait que ce sacrifice allait tout pacifier; cependant aucune nouvelle de celui auquel on avait délégué tous les pouvoirs ne parvenait. Les renseignements qu'on se procurait par des voies détournées étaient de nature à détruire toutes les espérances. A chaque instant le Roi voyait sa situation s'aggraver; il n'avait auprès de lui aucun homme capable de lui inspirer confiance ou de lui suggérer à propos une résolution forte et généreuse. Il n'était séparé du ministère Polignac qu'en apparence et conservait avec lui des relations qui ne pouvaient que lui troubler l'esprit; tiraillé entre la colère des uns, le découragement des autres, assailli de plaintes, de récriminations, de conseils contradictoires, il aurait fallu, pour résister à tant d'angoisses, pour se tracer une ligne de conduite et être en état de la suivre au milieu de tant de difficultés, une netteté d'esprit, une fermeté peu communes. Le malheureux Charles X n'avait même pas la consolation d'être en complet accord avec son fils. Le Dauphin, dans ce moment si critique, ne cachait guère sa désapprobation des actes les plus importants de son père. Ainsi tout le

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