COMMISSAIRES ENVOYES A RAMBOUILLET
dignité qu'il n'avait rien à démêler avec eux. Do quel droit venaient-ils faire auprès de lui une telle démarche? Il avait envoyé son abdication et celle de son fils, mais il avait mis pour condition à la validité de cet acte que son petit-fils serait reconnu et proclamé roi. Il ne devait pas partir et ne partirait pas avant que cette condition fût exécutée. Charles X était d'autant plus en défiance que, vers le milieu du jour, une réponse lui avait été déjà apportée de la part du lieutenant général. J'ai la certitude qu'il l'avait montrée au duc de Laval; elle était ainsi conçue : « Sire, j'ai « reçu la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de « m'adresser, renfermant son abdication et la renonciation « de M. le Dauphin. Je me suis empressé de faire remettre « aux archives de la Chambre des pairs ce document im- « portant. J'ai l'honneur d'être, Sire, de Votre Majesté le « très humble et très fidèle. serviteur. »
Le maréchal Maison parla avec une rudesse fort inconvenante, cherchant à effrayer le Roi par le tableau des nouveaux malheurs que son opiniâtreté pouvait causer et dont il voulut le rendre responsable. Le Roi resta impassible. M. Odilon Barrot, plus habile, lui donna à entendre que son éloignement pouvait seul, en dissipant les défiances, amener la reconnaissance si désirée des droits du duc de Bordeaux. Son refus de s'éloigner anéantirait toutes les chances qui restaient au jeune prince. Ce point de vue fit une impression très visible sur le Roi, qui ne se décida pas encore et fit sortir les commissaires. La conférence avait durée vingt minutes environ. Quelques instants après, le maréchal Maison fut rappelé; le Roi lui demanda s'il était vrai que les Parisiens qui s'avançaient sur Rambouillet fussent au nombre de quatre-vingt mille. « Je ne puis affir- « mer leur nombre, répondit le maréchal (telle est du moins « sa version), mais il est considérable. » Et il décrivit l'immense colonne que formait sur la route la file de voitures de toute espèce qui s'avançait. Bientôt après le Roi donna
son consentement aux trois commissaires. M. Odilon Barrot, en sortant du cabinet, s'adressant aux nombreuses personnes qui l'entouraient, dit : « Tout est fini, il n'y a « pas un moment à perdre ; il ne faut songer qu'à sauver « les jours du Roi. Toute la population de Paris se précipite « armée, furieuse, sur Rambouillet. Cent cinquante mille a hommes sont sur nos pas, à peu de distance; c'est 1792, « c'est 1793 dans toutes leurs fureurs. Estimons-nous heu- « rcux si les plus grands malheurs sont évités. »
Cette allocution avait porté coup, l'ordre du départ fut donné. Entre dix et onze heures du soir, le Roi était déjà avec tous les siens sur la route de Maintenon, où il alla coucher. Les troupes le suivirent, commandées par le maréchal Marmont, qui croyait encore que le Roi n'avait pas abandonné la pensée de se retirer sur la Loire. Il avait en conséquence donné l'ordre à quelques officiers de l'étatmajor de prendre les devants et de se rendre à Chartres, pour préparer des logements et des vivres. Une brigade de cavalerie légère, commandée par le général Talon, reçut l'ordre de suivre la môme direction. A Épernon, un incident lui inspira de sérieuses réflexions sur la fidélité d'une partie des troupes sur lesquelles tous ses projets reposaient. La maladresse d'un messager fit tomber entre ses mains deux sauf-conduits apportés de Paris pour être remis, de la part du lieutenant général, à deux régiments suisses qui faisaient partie de sa petite armée; leurs colonels, MM. de Besenval et de Salis, en avaient fait la demande par l'intermédiaire du lieutenant-colonel Meillerdes. Les sauf-conduits portaient que ces régiments devaient se rendre dans les villes de Chalon et de Mâcon, c'est-à-dire sur la route de leur pays. Ce pénible mécompte disposa sans doute le maréchal à recevoir avec moins de regret la déclaration, que lui fit Charles X à Maintenon, qu'il renonçait à se rendre à Blois, qu'il se dirigeait vers Cherbourg pour s'y embarquer Des troupes qui l'avaient