‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 5)Chapitre 155 sur 239 · RETRAITE DU ROI VERS CHERBOURG · texte numérisé non relu

RETRAITE DU ROI VERS CHERBOURG

accompagné, il ne garda que les gardes du corps et une petite section de l'artillerie, qu'il tint beaucoup à conserver. Il se sépara du reste de sa petite armée à la sortie de Maintenon. Il avait fait lire à la tête des corps un ordre du jour d'adieu noblement conçu. Les régiments alors s'acheminèrent par la route de Chartres, pendant que le Roi prenait celle de Dreux. Le sacrifice était accompli sans résistance!

J'ai ouï dire au maréchal Maison que jamais plus lourd fardeau n'avait pesé sur sa poitrine que celui dont il s'était senti délivré lorsqu'il vit à Rambouillet Charles X et les siens monter en voiture. Il louait le maréchal Marmont, dont il n'avait pas pénétré le motif, d'avoir beaucoup contribué à cette détermination. Celui-ci, en effet, y aida de tout son pouvoir, d'abord parce qu'il avait le plus ardent désir de quitter la position de Rambouillet, qu'il croyait détestable, pour gagner celle de Main tenon, qu'il jugeait préférable, et parce qu'il nourrissait toujours la pensée d'une retraite sur la Loire. Quant au maréchal Maison, il craignait avant tout une rencontre. « Il n'est pas vrai, lui « ai-je entendu dire, que toutes les troupes dussent se « débander; il y avait eu des désertions, mais celles qui a restaient étaient dans de très bonnes dispositions. Les « soldats qui avaient été engagés dans Paris auraient été « heureux de prendre leur revanche sur ceux qui avaient « tiré sur eux par les fenêtres et aux coins des rues. L'ar- « tillerie, admirablement servie, n'avait aucune hésitation, « et ses quarante-deux pièces auraient balayé tout ce qui « se serait présenté devant elles; puis enfin on avait les « gardes du corps, dont la fidélité était inébranlable. Il « aurait donc été fait très aisément un grand carnage des « vainqueurs des trois journées. La guerre civile alors « était inévitable, et nul ne pouvait dire jusqu'à quel point « le pays aurait eu à souffrir. »

J'ai entendu certaines personnes raisonner tout autrement que le maréchal Maison. Elles trouvaient que l'occa-

sion était admirable pour Charles X. Mieux conseillé, il eût compris que, du moment où Ton avait commis la faute de le placer dans le cas de légitime défense, il était impossible que les troupes qui l'entouraient l'abandon nassent, qu'il pouvait faire subir aux Parisiens un épouvantable désastre qui aurait relevé sa situation et forcé ses adversaires à compter avec lui. Ils auraient été trop heureux, après leur déroute, d'accepter la régence du duc d'Orléans avec la royauté de Henri V reconnue et proclamée. Comment n'at-on pas pris le parti de la résistance, alors que le succès paraissait si vraisemblable? Comment n'a-t-on pas fait reconnaître la misérable colonne qui s'avançait dans la plaine, en longeant la forêt de Rambouillet, au lieu de s'incliner devant les assertions de gens dont on connaissait les mauvais sentiments? Il eût été démontré qu'il suffisait de deux charges de cavalerie, de quelques volées de canon à mitraille, pour disperser cette cohue sans discipline. Et pourtant le Roi était entouré d'hommes dévoués. Dans sa petite armée, il y avait beaucoup d'officiers capables, énergiques. Ils ont été paralysés sans doute par le spectacle des lergi versations, de l'incohérence dans les ordres, et n'avaient plus confiance dans les conseillers incapables qui avaient préparé et qui achevaient la perte de la monarchie légitime. Le Moniteur du 15 fait le récit officiel de la marche sur Rambouillet; on y voit que «le lieutenant général, attendu « l'inquiétude que donnait aux populations le rassemble « ment de troupes auprès de Charles X, avait donné à « M. de La Fayette l'ordre de faire marcher sur Ram- « bouillet six mille hommes de la garde nationale ». (L'ordre avait-il précédé le mouvement, ou ne serait-il venu qu'après?) « Mais, aussitôt qu'on avait vu ces six mille « hommes se préparer à marcber, le nombre de ceux qui s'y « étaient joints volontairement avait pris une telle exlcn « sion que quarante ou cinquante mille hommes s'étaient « mis en route avec cet élan qui caractérise le peuple

Page 1