‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 5)Chapitre 166 sur 239 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Mort du prince de Coxdb. — Les fonctions de M. Pasquier l'appellent à constater le décès. — Le président de la Chambre des pairs se rend, en compagnie de M. de Sémonville, au château de Saint-Leu. — Examen des lieux; déposition de M. de La Villegonlier. — M. Pasquier réclame l'assistance de médecins légistes; il interroge Mme de Feuchéres. — Dernier écrit laissé par le prince de Condé; depuis longtemps le suicide le hantait. — Rédaction de l'acte de décès. — Billet du Roi à M. Pasquier; ce dernier revient à Paris; son entrevue avec Louis-Philippe et la reine Amélie. — Il est désigne pour prendre part à la cérémonie des funérailles. — L'opinion des salons sur la mort du prince. — Le testament du dernier Condé. — Note de M. de Jaucourt sur la porte secrète. — Hypothèse du verrou fermé du dehors. — Funérailles du prince; la cérémonie à l'église de Saint-Leu et à Saint-Denis.

En vertu d'une ordonnance royale de 1816, le chancelier de France, président de la Chambre des pairs, remplissait les fonctions d'officier de l'état civil auprès du Roi, des princes et des princesses de la famille royale. C'est pour obéir aux prescriptions de cette ordonnance que je fus appelé, le 25 août 1830, au Palais-Royal. Je trouvai le Roi dans son premier cabinet, entouré de plusieurs personnes; il paraissait fort agité. « Il faut, me dit-il, que vous partiez le plus UH possible pour Saint-Leu, pour constater la mort de M. le prince de Condé, survenue dans le cours de la dernière nuit. J'ai ordonné qu'on vous préparât une voiture, qui va être à vos ordres dans peu d'instants. Ce qu'il y a d'horrible, ajouta-t-il, c'est que le prince s'est suicidé; on l'a trouvé ce matin pendu à l'espagnolette de safenêtre. »

M. de Sémonville avait été mandé comme moi, il devait m'accompagner et m'assister en sa qualité de grand réfé-

rendaire. M. Cauchy, secrétaire de la présidence, devait remplir les fonctions de greffier. Trois quarts d'heure après, nous étions sur la route de Saint-Leu, dans une berline attelée de quatre chevaux. M. de Rumigny, aide de camp du Roi, partit avec nous. Il devait rester à Saint-Leu, surveiller l'exécution des mesures que nous aurions à ordonner.

A notre arrivée, nous fûmes reçus par M. de La Villegontier, pair de France et premier gentilhomme de la chambre du prince de Condé. Je supposais qu'on avait laissé le corps du prince dans la position où on l'avait trouvé, et qu'il nous serait possible d'apprécier en pleine connaissance les circonstances dans lesquelles s'était accompli ce tragique événement. Dès les premières paroles de M. de La Villegontier, nous restâmes convaincus qu'il n'en serait pas ainsi. Il avait fait appeler, dès le premier moment, le maire de Saint-Leu et le médecin de la commune. Deux procès-verbaux avaient été dressé^, l'un par le maire, l'autre par le médecin assisté du premier chirurgien du prince ; cette double formalité remplie, M. de La Villegontier avait cru pouvoir détacher le corps et le replacer sur le lit. Je ne pus m'empêcher de lui faire, sur l'irrégularité de cette mesure, quelques observations dont il parut fort étonné. Je sus, en outre, qu'il avait procédé, avec l'aide du maire, à la recherche et à l'examen de tous les papiers qui se trouvaient dans la chambre du prince. Cette recherche, me dit-il, n'avait rien produit. Dans de telles circonstances notre mission se trouvait fort simplifiée. Je demandai avant tout à voir les deux procès-verbaux ; je les lus avec beaucoup d'attention. Il était impossible que je ne fusse pas frappé de ce fait, constaté dans l'un et l'autre, que le corps avait été trouvé accroché à l'espagnolette de la fenêtre à l'aide de deux mouchoirs, dont l'un entourait le cou, mais sans le serrer; que les pieds touchaient à terre, et que les genoux étaient ployés.

Je montai avec M. de Sémonville et M. Cauchy dans la chambre du prince. M. de La Villegontier m'accompagnait, ainsi que le maire de Saint-Leu, le chirurgien et deux valets de chambre. La pièce était fort petite et située à l'angle du château. On n'y pouvait pénétrer que par une petite porte à laquelle conduisait un couloir dont l'entrée donnait sur le corridor, assez large, qui traversait le château dans toute sa longueur. Mes recherches fort minutieuses ne me firent découvrir, pour communiquer avec cette chambre, aucune autre entrée que par la porte que je viens d'indiquer et dont le bas était défoncé. Il avait servi de passage au valet de chambre qui le premier avait pénétré auprès de son malheureux maître. La serrure était fort légère, de celles qu'on appelle bec-de-cane; mais il existait dans la partie supérieure de la porte un verrou qui, se trouvant fermé, avait fait seul obstacle à l'entrée des personnes qui s'étaient présentées le matin. Il était fortement ployé^ ce qui témoignait des efforts faits du dehors pour forcer la serrure avant de se décider à briser le panneau d'en bas.

Le lit sur lequel le prince avait été placé se trouvait dans une alcôve d'assez petite dimension. La langue, qui sortait noire et fort tuméfiée hors de la bouche du cadavre, attestait la strangulation. C'était la seule indication que j'aie pu relever. La mort datait évidemment de plusieurs heures. Je fis lever par le maire les scellés apposés sur un secrétaire et une commode, je procédai à de nouvelles recherches et à un nouvel examen des papiers. Ils étaient fort insignifiants et ne contenaient rien qui offrît le moindre renseignement sur les causes de la mort. Des mémoires d'ouvriers, des demandes de secours, beaucoup de plans et des lettres sans nulle importance, puis deux ou trois petits volumes dont il vaut mieux ne pas dire les titres. Voilà tout ce que renfermait le secrétaire. Cette perquisition était une affaire de pure forme, car que pouvais-jc en

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