‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 5)Chapitre 168 sur 239 · LES DERNIERS JOURS DU PRINCE DE GONDÉ · texte numérisé non relu

LES DERNIERS JOURS DU PRINCE DE GONDÉ

dirai pas; cela vous ferait trop de peine » ; d'où on pouvait conclure qu'il s'occupait en ce moment de quelques dispositions ayant trait à sa fin prochaine; ce récit fut fait avec un sang-froid qui ne permettait pas de supposer une grande émotion. Au moment où je me retirai, tout d'un coup ses yeux parurent se remplir de larmes, elle porta son mouchoir à son visage. Il serait possible que le fait qu'elle m'a raconté eût quelque rapport avec le papier dont les lambeaux ont été ramassés et recueillis après mon départ, et sur lequel se trouvaient écrits ces mots :

« Saint-Leu, ses dépendances appartiennent à votre roi « Philippe; ne pillez ni ne brûlez le château, ni le village; « ne faites de mal à personne, ni à mes amis, ni à mes « gens. On vous a égarés sur mon compte, je n'ai qu'à « mourir, en souhaitant bonheur et prospérité au peuple « français et à ma patrie.

« Signé : L.-H. de Bourbon, prince de Condé.

« P.-S. — Je demande à être enterré près de mon a malheureux fils, à Vincennes. »

Si cet écrit doit être considéré comme authentique, il atteste un grand effroi et un désordre manifeste dans les idées ; car comment le prince a-t-il pu oublier que Saint- Leu ne devait pas appartenir au Roi, qu'il faisait partie de l'énorme legs que son testament contenait en faveur de Mme de Feuchères?

M. de La Villegontier, de son côté, nous raconta que, quelques jours auparavant, le prince, passant devant la porte de l'appartement qu'il habitait, y était entré et avait, à peine assis, mis la conversation sur l'ennui de la vie. « N'estrce pas, lui avait-il dit, que vous seriez bien aise de « mourir? » Et sur sa protestation qu'il n'avait nulle envie de quitter ce monde : « Je ne vous conçois pas, avait-il « dit; arrivé à un certain âge, tout devient ennui, et on n'a

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« rien de mieux à faire que de mourir. » Cette conversation était de nature à rendre le suicide moins étonnant, et tel était bien le sens que M. de La Villegontier lui donnait. Il nous dit encore que le prince s'était fait apporter dernièrement un couteau, qu'il avait rendu, ne le trouvant pas assez affilé pour l'usage auquel il le destinait, puis qu'il avait ordonné à l'homme chargé du soin de ses armes de mettre dans sa chambre un petit fusil de chasse qu'il serait bien aise d'avoir sous la main, si l'envie lui prenait d'aller tirer des lapins dans le parc. « Mais, Monseigneur, « lui avait répondu cet homme, vous marchez si difficile- « ment, cela vous serait impossible. Si vous voulez, en « effet, tirer des lapins, il faut nous en prévenir deux « heures auparavant; on en traquerait dans quelque a endroit du parc où vous vous feriez conduire dans votre « chaise roulante; alors, je vous tiendrais vos fusils prêts. » Le prince n'avait pas iusisté davantage et n'était pas revenu depuis sur cette idée. Le fait du fusil a été raconté un peu différemment dans les interrogatoires et les dépositions dont se compose l'instruction judiciaire, mais je suis sûr de ne pas me tromper en disant que telle fut, dans le premier moment, la version de M. de La Villegontier. Il nous donna encore, au sujet du verrou qui avait opposé une si grande résistance alors qu'on avait voulu entrer le matin dans la chambre du prince, les renseignements que voici. L'usage constant de M. le prince de Condé a été d'avoir à la porte de la chambre où il couchait un verrou, et de le tenir fermé pendant toute la nuit. À cet effet, son valet de chambre le quittait toujours avant qu'il fût entré dans son lit et après avoir allumé une grosse bougie qui devait brûler toute la nuit et qu'on plaçait dans la cheminée, afin que la lumière ne fatiguât pas ses yeux. Cet usage s'observait même lorsqu'il devait se lever à quatre ou cinq heures du matin pour gagner un rendez-vous de chasse. On venait, dans ce cas, comme les jours ordi-

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