‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 5)Chapitre 192 sur 239 · AMÉNAGEMENT DU LUXEMBOURG · texte numérisé non relu

AMÉNAGEMENT DU LUXEMBOURG

merce du jour de Tan, toujours si important pour la ville de Paris. Les commerçants, qui formaient la plus grande partie de la garde nationale, exprimaient les vœux les plus pressants. On pourrait d'autant mieux compter sur leur fermeté pour réprimer les troubles qui menaçaient la capitale, qu'ils seraient intéressés à ce que rien ne vint arrêter l'activité de leurs affaires.

Ces raisons me parurent sages, mais le délai était bien court. On voulait que le jugement fût rendu au plus tard la veille de Noël; cela encore était raisonnable, pour ne pas offrir aux rassemblements les renforts que leur apporte toujours l'oisiveté des jours de fête. Alors il fallait que les débats s'ouvrissent au plus tard le 15. Les avocats ne demandaient pas moins de douze ou quinze jours pour se préparer; le rapport de M. de Bastard devait donc être présenté à la cour le 29 novembre. La précipitation qu'il fut obligé de mettre dans son travail en rend encore le mérite plus frappant; il eût été difficile de présenter un ouvrage plus complet, mieux ordonné, plus exact et plus consciencieux.

On se hâtait en même temps de disposer les bâtiments isolés du palais du Luxembourg, séparés par le jardin réservé au président, pour recevoir les prisonniers de Vincennes. Je ne donne ces détails que parce qu'ils peignent la situation et les passions de l'époque. On était exposé à tant de soupçons et d'accusations que, pour les déjouer à l'avance, l'esprit ingénieux et perspicace de M. de Sémonville, grand référendaire de la Chambre, sur lequel tombait le soin de tous les arrangements matériels, avait déployé un luxe de précautions et de mesures de sûreté qui eût été risible en toute autre circonstance. Ainsi, doubles enceintes du côté du jardin, double chemin de ronde, toutes les fenêtres grillées avec des hottes, pour empêcher de voir au dehors; les cheminées grillées intérieurement, les portes ordinaires remplacées par des portes de quatre à

cinq pouces d'épaisseur, toutes garnies en fer et avec de gros verrous, des guichets succédant les uns aux autres, des guérites de sentinelles de tous côtés, môme dans les corridors intérieurs, des corps de garde distincts pour la garde nationale et la garde municipale, des abris pour placer au besoin au moins douze cents hommes de la garde nationale, des logements pour un nombreux état-major, un chemin pratiqué entre deux rangs de planches pour conduire les accusés au palais. Et quand tout cela fut fait, on prétendit qu'il existait une communication entre les caves du bâtiment destiné aux détenus et les carrières qui, de ce côté, s'étendent sous une partie de la ville et dont la sortie est placée hors des barrières. Cette communication, disait-on, n'avait été que légèrement fermée avec des planches, et rien ne serait plus aisé que de les renverser. Il fallut, pour rassurer les alarmistes, ordonner une visite à laquelle furent appelées des personnes considérables dont le témoignage ne pouvait être récusé. Elles reconnurent que la prétendue communication n'existait pas. Puis on donna pendant plusieurs jours, à qui en demandait, des permissions pour visiter l'intérieur de cette prison, objet d'une attention si inquiète. Il y eut une affluence de curieux dont on fut bientôt fatigué, mais qu'il fallut supporter jusqu'au jour où la porte dut être définitivement close.

Si tant de précautions étaient prises pour empêcher une évasion, elles avaient aussi l'avantage de garantir la sûreté des prisonniers contre les coups de main auxquels ils pouvaient être exposés; ce danger était plus à prévoir que l'autre. Le choix des officiers préposés à la garde des exministres était de la plus haute importance ; il fallait qu'ils inspirassent confiance aux plus ombrageux, et il les fallait assez fermes dans le devoir pour qu'on n'eût à craindre de leur part aucune faiblesse, aucune connivence dans le cas d'une irruption populaire. La garde nationale devait jouer

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