INQUIÉTUDES DU PALAIS-ROYAL
contre lui que les pamphlets et les journaux s'efforçaient de soulever l'opinion publique. On désertait Paris pour aller passer à la campagne l'époque où la crise pouvait éclater. L'audace des perturbateurs augmentait avec le découragement des bourgeois paisibles qui formaient la plus grande partie de la garde nationale; heureux si le corps d'artillerie, qui y tenait une place fort importante, n'était pas, ainsi qu'on le prétendait, complice des agitateurs.
Les rapports, les confidences les plus alarmantes, venaient chercher les personnes dont la responsabilité se trouvait le plus engagée. J'en étais plus assailli que qui que ce fût, mais j'eus le bonheur que la confiance que donne le sentiment d'un devoir à accomplir ne fut jamais troublée chez moi. Je connaissais de longue date le caractère des habitants de Paris et de la garde nationale. Je l'avais vue à l'œuvre dans des circonstances bien difficiles, et je ne pouvais admettre qu'elle consentît jamais, comme tant de personnes le supposaient, à rester témoin impassible et muet des désordres, des crimes qu'on semblait redouter; l'événement a prouvé que je l'avais bien jugée.
Au Palais-Royal, les inquiétudes étaient extrêmes; quand j'y allais, le Roi ne me parlait pas d'autre chose que du procès, qui lui paraissait, ainsi qu'à toute sa famille, comme un obstacle redoutable placé sur sa route et contre lequel il y avait grande chance de se briser. Jamais cependant, je dois à Louis-Philippe cette justice, il n'a supporté la pensée qu'on pût sacrifier la vie des accusés. Il cherchait les moyens de franchir un pas bien difficile; le souvenir de la sédition du 5 octobre était encore vivant dans son esprit. Il s'effrayait à la pensée des dangers que pouvait courir la ville de Paris, soit au moment où il faudrait transférer les prisonniers de Vincennes à Paris, soit à celui du jugement. On se croyait si peu sûr de conjurer ces dangers, qu'il fut question d'un ajournement de six
mois. Si ce parti eût été adopté, le secret devait en être rigoureusement gardé, les prisonniers auraient été, au milieu de la nuit, enlevés de Vincennes et transférés soit à Ham, soit 'dans toute autre citadelle. Le lendemain matin, un message adressé aux Chambres leur aurait annoncé que le Roi avait cru devoir renvoyer à six mois le jugement d'une affaire à l'occasion de laquelle certains partis avaient été jusqu'à ce point d'annoncer hautement la résolution d'intimider et d'entraver la justice. Le Roi me demanda une note sur les avantages et les inconvénients de cette manière de procéder. Je la lui remis; je ne pouvais conseiller une pareille mesure, mais je disais que le gouvernement seul connaissait le secret de sa force ou de sa faiblesse, que c'était à lui de peser la valeur des motifs qui lui feraient une loi de l'adopter. Il fut fort heureusement écarté.
Toutefois on restait partisan de l'ajournement jusqu'au 20 novembre; on ne cessa de me répéter, au Palais-Royal, qu'il ne fallait pas penser à ouvrir les débats avant le 15 janvier, espérant que d'ici là l'opinion se calmerait et s'éclairerait. Le Roi, par les satisfactions qu'il avait données dans ses derniers arrangements ministériels au parti que, pour ne pas l'appeler révolutionnaire, on désignait sous la qualification plus bénigne de parti du mouvement, croyait se l'être concilié. Il se flattait d'y trouver de jour en jour plus d'appuis; M. Odilon Barrot, surtout, lui inspirait une confiance que rien ne pouvait troubler. Gagner du temps n'était nullement difficile; il suffisait d'envoyer quelque commission rogatoire dans les départements et de demander un supplément d'instruction. Je me préparais à le faire, lorsque je vis arriver chez moi, le 22, le ministre de l'intérieur, M. de Montalivet. Le conseil, me dit-il, avait entièrement changé d'avis; il lui semblait que ce mauvais pas devait être franchi avant la fin de décembre. C'était le seul moyen de rendre un peu d'activité au com-