PLAIDOYER DE M. SAUZET
l'attente que sa réputation avait fait concevoir. On a prétendu qu'il avait été gêné parce que M. de Martignac avait exprimé la plus grande partie de ce qu'il comptait dire, que ses facultés avaient été paralysées.
Après M. Hennequin vint le défenseur de M. de Chantelauze, M. Sauzet ; il parla d'abondance jusqu'à la fin de la séance et fut obligé de demander à la cour la permission de remettre au lendemain ce qui lui restait à dire. Jeune, plein de verve et d'imagination, doué d'une prodigieuse facilité d'élocution, il captiva et charma plusieurs fois l'auditoire, parcourut le cercle d'idées le plus étendu, s'éleva aux plus hautes considérations politiques sur les droits des nations, sur les nécessités des gouvernements, sur les terribles conflits qui s'élèvent quelquefois entre ces droits et ces nécessités, sur la ligne indécise qui les sépare, en sorte que les plus habiles comme les plus sages peuvent s'égarer. Il fit accepter par un auditoire bien susceptible des paroles bien hardies, grâce à l'impétuosité d'un talent qui semblait puiser dans sa bonne foi et ses profondes convictions la meilleure partie de ses forces. Au sujet de l'article 14 de la Charte et de l'usage que les ministres de Charles X avaient cru pouvoir en faire, il s'écria :'« Rien, « messieurs, n'est dangereux comme de mettre à nu la « faiblesse des sociétés humaines; il le faut pourtant : il « faut vous apprendre qu'il n'est point de charte sans « article 14; que, quand il n'y est pas, la nécessité peut « forcer un jour à l'y mettre. Il faut toujours un pouvoir « prédominant qui, dans le choc des opinions contraires, « imprime la direction et vienne au secours de l'état social, « dans les crises qu'il est condamné à subir. Cette vérité « de l'histoire s'appellera ostracisme, dictature, lit de jus- « tice, et chez vous régime des ordonnances. » Ailleurs, il avait parlé de la dynastie déchue, en ces termes : « Qu'y « a-t-il d'étonnant qu'un prince nourri près du trône, « n'ayant vu qu'avec effroi les premiers symptômes de
« notre révolution, dont l'imagination est toujours frappée « de la sanglante catastrophe de son frère, qu'y a-t-il « d'étonnant qu'un tel prince, aigri par les souvenirs de la <* Révolution et les chagrins de l'exil, ait cru le bonheur « de son peuple intéressé au maintien de sa prérogative ? « Ce fut une erreur, cette expression douce doit m'ètre « pardonnée. Je sais que l'exil a son inviolabilité, et cet « éloge de la dynastie tombée peut m'étre permis, car c'est « le premier qui sort de ma bouche. » Ces deux citations sont suffisantes pour donner une idée de la hauteur à laquelle s'éleva M. Sauzet et de l'effet qu'il dut produire. Peut-être ce discours ne pouvait-il pas avoir de grands effets sur la calme raison des juges; jeté dans le public, il en devait produire un considérable. Malheureusement, il fut mal recueilli; M. Sauzet n'a pas pris la peine de l'écrire; ceux qui ne l'ont pas entendu ne l'ont pas apprécié à sa valeur.
On put, en sortant de cette audience, remarquer pour la première fois, autour du palais et dans les rues adjacentes, des groupes dont la composition n'avait rien de rassurant. On sut même qu'il s'y était tenu des propos très violents ; c'était donc un avertissement d'augmenter et de fortifier pour le lendemain les mesures de précaution.
Le lendemain 20, les pairs se rendant à la séance remarquèrent sur leur passage, aux approches du Luxembourg, une affluence encore plus considérable que la veille. Les premières heures de l'audience furent consacrées à entendre la seconde partie du plaidoyer de M. Sauzet. Elle fut longue encore; il sut donner à sa péroraison, qui sous quelques rapports n'était que la paraphrase de celle de M. de Marti gnac, un éclat qui lui fut particulier. Il était difficile de faire sur la grande scène politique une plus brillante apparition, et M. Sauzet paraissait destiné à parcourir la plus brillante carrière, soit qu'il prît place au milieu du barreau de la capitale, soit qu'il fût porté à la Chambre des députés.