PLAIDOYER DE M. CRÉMIEUX
La cour entendit après lui le défenseur de M. de Guernon- Ranville,M. Crémieux. Il faut convenir qu'arrivant le quatrième, après l'effet produit par les plaidoiries précédentes, sa tâche devenait extrêmement difficile. On a prétendu, mais je n'ai à cet égard aucune notion certaine, que peu d'instants avant qu'il parlât, M. de Guernon-Ranvillc lui fit connaître sa volonté de renoncer à une partie du plan de défense qui avait été convenu entre eux. Dans le plan concerté d'abord, sa cause se trouvait séparée d'une façoù très notable de celle de ses collègues, ou du moins de celle de M. de Polignac et de M. de Chantelauze. Si le fait est exact, je crois que M. de Guernon a d'autant mieux agi en cédant à ce mouvement généreux que l'acte de faiblesse auquel il s'est refusé n'aurait en rien amélioré sa situation. M. Crémieux, arrivé de Nîmes assez récemment, était peu connu à Paris ; il y venait précédé par une réputation de talent bien établie dans le barreau qu'il quittait. Ce qu'il dit était bien, mais sans relief; il commençait une péroraison assez ambitieuse, quand il tomba sans connaissance; il fallut l'emporter de la salle (1). M. de Guernon- Ranville ayant déclaré qu'il regardait sa défense comme terminée, je donnai la parole à MM. les commissaires de la Chambre des députés.
J'avais reçu à plusieurs reprises, pendant la plaidoirie de M. Crémieux, l'avis qu'un énorme rassemblement se formait dans la rue de Tournon et menaçait le palais. Le cri de Mort aux ministres! se faisait entendre. De la tribune des journalistes, il m'était arrivé plusieurs billets que j'avais fait passer à M. de Sémonville; après information,
(1) La prudence avait suggéré à M. Crémieux l'idée que, pour échapper plus facilement au danger d'une émeute, il fallait mettre sous sa robe un habit complet de garde national ; l'excessive chaleur produite par cet accoutrement contribua beaucoup à l'accident qui avait interrompu son discours. Cette singulière précaution se révéla fort naturellement lorsque, pour le faire mieux respirer, on fut obligé d'ouvrir sa toge.
il vint» me dire que le fait était exact. Nous touchions donc à la crise prévue depuis longtemps ; il n'en fallait pas moins poursuivre notre tâche.
M. Bérenger commença son discours; il s'était réservé le soin de discuter les questions générales, politiques et préjudicielles, qui avaient été soulevées dans le commun intérêt de la défense des accusés, et avait laissé à M. Madier «le Montjau celui de débattre et de rétablir dans toute leur force les preuves judiciaires sur lesquelles reposait la culpabilité. Le discours de M. Bérenger, grave, mesuré et d'une logique fort puissante, mit à néant, sans beaucoup de peine, le système de la défense en tout ce qui touchait l'incompétence de la cour, soit relativement au crime, soit relativement à la peine dont il pouvait être frappé. Il n'eut pas le tort, que s'était donné M. Persil, d'attaquer le parti que la cour ne pouvait manquer d'adopter sur les principes d'où dérivait sa compétence. Il repoussa de très haut la prétention des défenseurs, que la chute du trône ôtait toute possibilité d'appliquer le principe de la responsabilité aux ministres qui avaient entraîné cette chute. M. Bérenger conclut par ces mots : « Ce grand débat touche à sa fin ; « c'est vous, messieurs, qui allez le terminer souverai- « nement, irrévocablement, avec indépendance, avec « dignité. Ce ne sont pas les hommes que vous avez k «juger; ce sont les actes, les doctrines. Votre jugement « atteindra plus haut encore que les ministres coupables ; « il servira de leçon aux rois. Il effrayera tous les hommes, « à quelque rang que leur fortune les place, qui seraient « tentés de violer les droits des peuples et de manquer à « leurs serments. Il consacrera à jamais le grand principe « de la responsabilité, principe sans lequel, hélas! nous le « voyons, il n'y a que trouble, désordre et anarchie. Vous « assurerez donc par un exemple sévère le repos des « nations, et cet exemple, croyez-le, ne sera pas sans fruit « pour l'affermissement des trônes. »