‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 5)Chapitre 22 sur 239 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

La guerre de Grèce; siège de Missolonghi; les philhellénes. — Mort de l'empereur Alexandre. — L'indolence de M. de Villèle fait perdre a la France tous les avantages de son intervention en Espagne. — Ouverture de la session (31 janvier 1826). — Nouvelle affaire de presse; le Journal du commerce. — Débats sur le droit d'aînesse. — Discussion du budget. — Débats sur les Jésuites. — Clôture de la session (6 juillet). — Arrêt prononcé par la Chambre des pairs dans l'affaire des marchés Ouvrard. — Mort du roi Jean VI de .Portugal. — Règlement de la succession au trône; le nouveau souverain, don Pedro, accorde à ses sujets une constitution. — Voyage de M. Canning a Paris. — Mission de lord Wellington à Saint-Pétersbourg. — Difficultés avec la Prusse au sujet de la démarcation de la ligne frontière. — Débarquement de troupes anglaises en Portugal. — Discussion de la pétition de M. de Montlosier sur les congrégations; rapport de M. Portalis; M. Pasquier prend part aux débats, qui se terminent par un échec pour le ministère.

La lutte continuait en Grèce, lutte inégale, dans laquelle le manque de direction dans la résistance augmentait la difficulté de faire tête aux forces supérieures de la Turquie, unies à celles du pacha d'Egypte. Malgré l'habileté, le courage de la flotte grecque, le fils de Méhémet Ali, Ibrahim, avait pénétré en Morée, dévastant, massacrant tout. Missolonghi, le boulevard de la Grèce occidentale, résistait encore, malgré de nombreux assauts. Trois fois le siège avait été levé, trois fois la ville avait été de nouveau investie. Ses défenseurs décimés, à bout de forces, ne pouvaient résister longtemps. L'Attiquc n'était pas dans une situation meilleure; la Grèce ne pouvait être sauvée que par l'intervention des puissances chrétiennes. Divisées d'intérêts, de vues, elles se paralysaient, et

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leurs divisions prolongeaient une situation très critique.

Dans les grandes villes de l'Europe, à Paris, les sympathies étaient ardentes; nous étions tous profondément émus par les nouvelles nous disant les efforts héroïques et les souffrances de ce malheureux pays. Des comités s'étaient formés à Paris; à leur tète étaient le duc de Broglie, le duc de Choiscul, le duc de Dalberg, M. de Chateaubriand. On envoyait des munitions, des armes; on encourageait le départ d'officiers qui portaient aux insurgés le secours de leur bravoure, de leur expérience, organisaient les opérations. Tout cela restait insuffisant; on se décida alors à faire quelques démarches auprès des puissances européennes. Là encore les efforts tentés manquèrent d'ensemble. Il y avait en Grèce un parti français qui demandait un des fils du duc d'Orléans ; un parti anglais qui voulait placer la Grèce sous la protection britannique, qui, grâce à la possession des iles Ioniennes, pouvait mieux que les autres la secourir. Les négociations de ce côté furent poussées beaucoup plus loin que de l'autre; il y eut même une déclaration du gouvernement central; mais la témérité de cette démarche et l'émotion qu'elle produisit dans tous les cabinets obligèrent bientôt ceux qui l'avaient conçue à y renoncer. Il était évident que la protection anglaise deviendrait incessamment une complète domination.

Les choses ne pouvaient aller longtemps ainsi; l'opinion publique se soulevait d'un bout de l'Europe à l'autre contre l'espèce d'indifférence avec laquelle les puissances chrétiennes regardaient périr une nation chrétienne que tant de souvenirs recommandaient. En Russie surtout, ces sentiments étaient plus puissants qu'ailleurs. Le peuple russe tout entier, et son chef le czar Alexandre, ne pouvaient rester indifférents aux malheurs de coreligionnaires dont ils avaient encouragé les généreux efforts, au début de l'insurrection. Un voyage que fit l'empereur de Russie

à la fin du mois de septembre en Crimée, pour visiter ses établissements maritimes de la mer Noire, n'était peut-être pas étranger aux projets, que beaucoup de personnes lui prêtaient, de venir d'une manière quelconque au secours de la population grecque. Une nouvelle aussi terrible qu'imprévue vint arrêter toutes ces conjectures. Une fièvre dont il fut atteint en traversant à cheval les marais pestilentiels qui bordent la mer Noire l'emporta en douze jours, à l'âge de quarante-huit ans. Nul événement ne pouvait avoir en Europe de plus graves conséquences.

En Russie, les complots éclatèrent, révélant une situation profondément troublée. Je n'ai pas à retracer les incidents d'une révolte qui fut promptement réprimée, grâce à la loyale attitude du grand-duc Constantin, à l'énergie que l'empereur Nicolas déploya. Les conjurés, écrasés, ne tardèrent pas à porter la peine de leur audacieuse et criminelle entreprise. Il est juste de dire, cependant, que les rigueurs exercées à leur égard ne furent ni aussi terribles ni aussi multipliées qu'on avait pu le craindre. Il y eut cinq exécutions à mort et seize autres condamnations à des peines plus ou moins sévères, que l'Empereur adoucit presque toutes.

Pour la France, la mort d'Alexandre était un événement de grande conséquence, une perte irréparable. A la place d'un souverain qui lui avait toujours témoigné une bienveillance précieuse, qui était lié à elle par les services qu'il lui avait rendus, par la part qu'il avait prise à la restauration de la maison de Bourbon, arrivait un prince entièrement libre de tout engagement, dont les inclinations étaient inconnues, qui pouvait choisir ses liens politiques. Beaucoup plus jeune que son frère, il pouvait avoir une impatience d'agir qui n'était plus dans les habitudes d'Alexandre. Il voudrait sans doute donner satisfaction aux sentiments de son peuple, si favorables à la Grèce, et, d'accord avec les conseils de l'impératrice mère, chercher

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