‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 5)Chapitre 222 sur 239 · RETRAITE DE M. DE LA FAYETTE · texte numérisé non relu

RETRAITE DE M. DE LA FAYETTE

l'empêcha pas de prononcer encore le 28 , à la Chambre des députés, un discours qui mérite d'être lu. Il jetait en quelque sorte à la tète du gouvernement sa démission de la préfecture de la Seine, et le gouvernement n'osa l'accepter.

Ces modifications dans le ministère, si insuffisantes qu'elles fussent, causèrent dans le public une très vive joie, et je dirai avec l'immense majorité de la ville de Paris que, malgré son ordre du jour, malgré ses adieux à ses frères d'armes, adieux qu'il s'efforça de rendre très touchants, le départ de M. de La Fayette ne causa aucune impression pénible dans la garde nationale. On était las des agitations, las des émeutes, et l'éloignement de ce remuant personnage paraissait un gage de repos et de sécurité. S'il avait fallu un motif de plus pour justifier le gouvernement d'avoir accepté la rupture que lui-même avait offerte, il le donna dans son discours à la Chambre des députés, le jour même où sa retraite fut annoncée dans le Moniteur. Après quelques phrases assez embarrassées sur sa situation comme commandant général des gardes nationales du royaume, sur les inconvénients de ce commandement qu'il avait toujours reconnus, il arriva à dire que, s'il avait cru devoir se démettre ainsi du grand pouvoir dont il serait resté investi comme commandant général de la garde nationale de Paris, c'est que sa présence à ce poste aurait été encore pour quelques-uns un sujet d'ombrage, surtout, ajouta-t-il, dans les cercles diplomatiques. Cette démission qu'il venait d'offrir et que le Roi avait acceptée avec tous les témoignages de sa bonté ordinaire, il ne l'aurait pas donnée avant la crise qu'on venait de traverser. « Aujour- « d'hui ma conscience d'homme public est pleinement « satisfaite. J'avoue qu'il n'en est pas de même de ma « conscience d'ami de la liberté. Nous connaissons tous ce a programme de l'Hôtel de ville : Un trône populaire, entouré « d'institutions républicaines. Il a été accepté, mais nous ne

« l'entendons pas tous de même. Il ne Ta pas toujours été par « les conseils du Roi comme par moi, qui suis plus impatient « que d'autres de le voir réaliser; quelle qu'ait toujours été « mon indépendance personnelle dans toutes les situations, a je me sens, dans ma situation actuelle, plus à mon aise « pour discuter la question avec vous. » Ce peu de mots donnait le motif de toutes les émeutes passées et contenait le programme de toutes les émeutes à venir.

La position de Louis-Philippe était consolidée ; il avait pour lui l'opinion publique. S'il avait osé modifier plus complètement son ministère, appeler à la présidence du conseil l'homme énergique qu'il a appelé quatre mois plus tard, il n'aurait pas eu à supporter la journée du 13 février, avec toutes ses conséquences, et ne se serait pas vu amené à consentir à la dissolution de la Chambre qui l'avait mis sur le trône et qui, plus qu'une autre, était propre à consolider l'œuvre qu'elle avait entreprise. Il avait aussi un parti à prendre relativement à la Chambre des pairs, qui venait de rendre à lui, à l'État, à la France, un si grand service. Ce fut un tort grave de ne pas profiter du moment où elle s'était placée si haut dans l'estime publique pour la fortifier en nommant cinquante pairs pris parmi les hommes les plus honorables. On l'aurait ainsi sauvée des périls qui la menacent et auxquels il n'est pas sûr qu'elle puisse échapper. J'ai vingt fois proposé, demandé cette mesure avec les plus vives instances ; toujours elle a été ajournée par des motifs plus ou moins spécieux. L'art de gouverner consiste, quand on ne peut écarter toutes les difficultés, à braver celles qui sont les moins dangereuses. Louis-Philippe et son gouvernement ont commis là une grande faute. L'histoire en dira les conséquences.

Il me reste à parler d'un dernier incident qui avait son importance. La procédure pour le jugement des ministres contumaces avait été disjointe. Les formalités nécessaires dans cette seconde affaire ne furent remplies que le 11 avril.

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