‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 5)Chapitre 40 sur 239 · BATAILLE DE NAVARIN · texte numérisé non relu

BATAILLE DE NAVARIN

de ligne de chaque nation. Les amiraux qui la commandaient avaient aussitôt signifié à Ibrahim l'armistice qu'ils avaient mission de faire observer. Ibrahim refusa de s'y soumettre tant que Tordre ne lui en serait pas adressé par son souverain. Je n'entrerai pas dans le récit des pourpar- . lers qui, durant plusieurs jours, eurent lieu entre lui et les amiraux, des tentatives d'Ibrahim pour faire sortir de la rade une partie de sa flotte afin d'attaquer l'île d'Hydra. La flotte fut bientôt ramenée à l'entrée de la rade. Les amiraux avaient reçu de Constantinoplo l'avis du refus obstiné de la Porte et l'ordre, le cas échéant, de s'opposer par tous les moyens à la continuation des hostilités. Ils pensèrent que, pour atteindre ce but, le mieux était d'entrer dans la rade et de rendre tout mouvement de la flotte ottomane impossible. Les conséquences de cette résolution furent ce qu'elles devaient être; au moment où les plus habiles étaient encore occupés dans toutes les capitales d'Europe à prévoir les conséquences du traité de juillet 1827, la nouvelle de la bataille de Navarin vint éclater comme une bombe. Le résultat de cette bataille fut l'anéantissement complet par l'escadre combinée de la marine turque et égyptienne. La cause de l'indépendance entière de la Grèce était irrévocablement gagnée. J'ai dit que le retard apporté à la conclusion du traité avait pu être une des causes de cette rencontre de Navarin, qui n'était certainement pas dans les intentions du cabinet anglais, ni même dans celles du cabinet de France; en effet, si le pacha d'Egypte avait plus tôt reçu les messages qui lui furent adressés de Londres après la signature du traité , il est probable qu'il n'aurait pas poussé aussi vivement ses armements et ne se serait pas mis en situation de n'avoir plus aucun prétexte à faire valoir auprès de la Porte pour retarder le départ de la flotte et des troupes devant composer sa seconde expédition en Morée. Mais il était dans la destinée de la Grèce que sa libération fût rendue inévitable par ceux-là mêmes

qui y étaient au fond le plus contraires ; si les Anglais n'en ont pas eu le premier mérite, ils en ont eu au moins la première part.

La mort de M. Canning fut pour l'Angleterre un malheureux événement. Seul il pouvait empêcher les graves conséquences que devait avoir pour son pays la bataille de Navarin. A Londres, quel que fût le déplaisir causé par cet événement qui dérangeait les combinaisons et dépassait les calculs du gouvernement britannique, on affecta dans le premier moment de ne voir que la nécessité qui l'avait amené et la gloire que la marine anglaise en recueillait; mais cette gloire avait été partagée par la marine française, il était difficile que l'orgueil anglais envisageât ce partage sans un secret et vif déplaisir. En France, au contraire, ce fut une joie nationale sans mélange. M. de Villèle put croire un moment qu'un peu de la faveur publique allait lui revenir; mais il était évident que sa coopération n'avait été qu'une complaisance pour l'Angleterre, et l'opinion était décidée à ne lui en savoir aucun gré.

La presse restait hostile; le rétablissement de la censure ne lui était pas pardonné; les journaux étaient pour la plupart rédigés par des hommes fort expérimentés. La guerre à laquelle ils étaient habitués continuait plus cruelle que jamais. Le public était avec eux et saisissait les moindres allusions; M. de Chateaubriand avait organisé une société qui, à frais communs, chaque semaine, faisait paraître un certain nombre de brochures envoyées gratis aux abonnés des différents journaux. Comme elles ne paraissaient pas à jour fixe et ne pouvaient, par conséquent, pas être considérées comme périodiques, elles échappaient à la censure. Or, tout se disait dans ces brochures, et beaucoup avaient obtenu un grand succès.

Au milieu de ces soucis, une diversion heureuse fut apportée par le voyage du Roi au camp de 6aint-0mer. Il était pénible pour Charles X de rester sur la triste impres-

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