‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 5)Chapitre 68 sur 239 · LE MÉMOIRE DU CABINET · texte numérisé non relu

LE MÉMOIRE DU CABINET

on avait eu soin de placer sur son passage un certain nombre des survivants des vieilles bandes, portant leurs tenues et les drapeaux comme aux temps héroïques. La princesse fut saluée par des acclamations enthousiastes; son imagination exaltée lui avait inspiré dans le dévouement sans bornes de ces populations la même confiance que Charles X rapportait de l'Alsace.

Les gens sages ne purent s'empêcher de redouter les conséquences de toutes ces imprudences. Les membres du cabinet ne devaient plus garder d'illusion sur ces symptômes faisant pressentir une situation incertaine et fausse. Il fallait à tout prix savoir à quoi s'en tenir, obtenir du Roi sur la ligne politique à suivre des explications catégoriques qu'il savait toujours éluder dans les conversations qu'on avait avec lui. Ils prirent le parti de rédiger un mémoire dont ils lui demandèrent d'abord d'entendre la lecture en conseil, et qu'ils lui remirent ensuite avec prière de vouloir bien le méditer, ayant besoin de connaître définitivement sa pensée sur tous les points qui y étaient traités. J'ai vu la minute de ce mémoire, écrite en entier de la main de M. Portalis. Il était divisé en deux parties, dont la première contenait une exposition complète et sincère de tout ce que le ministère avait fait, de tous les actes qu'il avait conseillés au Roi depuis son entrée au pouvoir. Venait ensuite la justification de cette conduite et les résultats qu'elle avait produits. La seconde partie était employée à développer les conséquences nécessaires du système adopté. On y exposait le plan de la prochaine session, on y examinait les principales dispositions législatives qui devaient être demandées aux Chambres. Pour s'assurer de leur concours on ne dissimulait pas qu'il y avait certaines satisfactions que réclamait l'opinion publique et qui ne pouvaient être refusées. Là venait la question de personnes, toujours délicate à traiter avec Charles X. Sans contester le mérite de ses amis, leurs excellentes

intentions, ni même leurs bonnes résolutions, on montrait cependant au Roi qu'il y avait dans le pays contre eux des méfiances difficiles à. vaincre, que si on ne sacrifiait au moins ceux qui étaient l'objet de l'animadversion générale, si on ne les remplaçait dans la haute administration, dans les parquets des (Cours, dans le Conseil d'État, par des hommes inspirant plus de confiance, on rencontrerait partout, surtout dans les collèges électoraux, et à la Chambre des députés, des obstacles insurmontables.

Tout ce mémoire, plein de faits, de raisonnements justes présentés avec fermeté, était rédigé dans des termes qui ne pouvaient blesser la susceptibilité royale; mais ce que je ne saurais oublier, c'est la conclusion. S'arrétant sans cependant paraître y croire, à la supposition que le Roi, adoptant un autre système, se livrerait entièrement aux hommes qu'on le suppliait d'écarter des affaires, ceux qui les dirigeaient encore lui montraient sans détour les conséquences de cette résolution. D'abord impossibilité d'obtenir une majorité dans la Chambre actuelle; il faudrait la dissoudre, en appeler une autre auprès de laquelle on n'aurait pas plus de succès. Venait alors l'hypothèse d'une suspension momentanée de la Charte, qu'on rétablirait après avoir décidé par le pouvoir royal seul certains points qui ne peuvent être sagement décidés que par lui. Si, par malheur, de pareils conseils étaient écoutés, les ministres, accomplissant un rigoureux devoir, ne craindraient pas de déclarer au Roi qu'ils amèneraient non seulement sa ruine immédiate, mais celle de toute sa famille. Je n'ai jamais vu de prédiction plus formelle, comme il n'y en a jamais eu de plus rigoureusement accomplie! La lecture de ce mémoire fut écoutée froidement; le Roi, évidemment froissé, n'exprima aucun mécontentement et dit qu'il le relirait, qu'il y songerait. Le Dauphin ne put retenir une observation un peu ironique sur le soin avec lequel était traitée la partie dans laquelle on énumérait les mérites du

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