LE CABINET ET L'ADMINISTRATION
ministère. Charles X garda le mémoire sans trop s'en expliquer; lorsqu'il fallut dire son sentiment, il fit peu de difficultés sur la partie théorique, sur les lois à présenter. Ses plus fortes objections furent réservées, comme on devait s'y attendre, sur les personnes auxquelles il était attaché et qu'il défendit avec une grande opiniâtreté. Cette disposition d'esprit du Roi paralysait souvent le ministère. Ainsi, à peine avait-on pu introduire dans les préfectures quelques modifications; les seules satisfactions données à l'opinion publique consistaient en des changements de résidence. Cela mécontentait les provinces, et ce mécontentement se traduisait dans les votes. Comment, en effet, ne pas remarquer que sur cinquante-quatre députés réélus depuis l'élection générale, l'opinion constitutionnelle en avait obtenu au moins quarante? Dans la magistrature l'action ministérielle était un peu plus libre, et les choix se ressentaient de cette indépendance. M. de Sèze, premier président de la Cour de cassation, étant venu à mourir, il fut sans trop de difficultés remplacé par M. Henrion de Pansey, magistrat vénérable, le plus âgé des présidents de la cour, mais dont les opinions fort constitutionnelles ne devaient pas beaucoup plaire au Roi.
Dans l'Église, on avait remarqué la rapide élévation de l'abbé duc de Rohan. Jeune encore, il était entré tard dans les ordres sacrés et n'en fut pas moins promu à l'archevêché de Besançon. C'était trop clairement un choix de cour; même dans l'intérêt de la religion, le temps de ces choix était décidément passé.
La grande affaire était celle du Conseil d'État; là se trouvaient réunis les amis politiques du Roi et les orateurs du ministère Villèle ; là, même après la chute de ce ministère, M. Delavau, renvoyé de la préfecture de police, et M. Franchet de la direction qu'il occupait au ministère de l'intérieur, y avaient trouvé un asile; aussi Charles X
n'a-t-il rien défendu avec plus de persévérance. Jusqu'à la nouvelle organisation qui eut lieu au commencement de novembre, il n'avait pas été permis d'y porter la main. S'il a enfin consenti à sa réforme, c'est qu'on lui avait prouvé, la discussion du budget à la main, que c'était le seul moyen de sauver ce corps ; que les préventions contre lui allaient si loin qu'on pouvait craindre, si rien n'était fait pour les détourner, que la Chambre ne refusât la somme nécessaire pour le conserver. Déjà une réduction considérable avait été apportée à l'allocation inscrite au dernier budget; il fallait donc aviser. M. Portalis eût voulu faire une réorganisation complète, si nécessaire pour la bonne marche des affaires. Il dut y renoncer devant les résistances du Roi ; tout se borna donc à éliminer du service ordinaire certains noms plus compromis que les autres : MM. Delavau, Dudon, Franchet, Forbin des Issarts, et à faire entrer à leur place quelques personnes mieux vues du public.
M. de La Ferronnays revint de Carlsbad vers la fin du mois d'octobre, et quoique sa santé fût encore chancelante, il avait repris la direction des affaires étrangères. La conférence réunie à Londres s'occupait de régler les questions que soulevait le succès de l'expédition française en Morée. Allait-on laisser la Morée livrée à elle-même, à ses dissensions intestines, et exposée aux nouvelles entreprises des Turcs et des Égyptiens? Ne convenait-il pas que les troupes qui l'avaient délivrée y séjournassent au moins pendant quelque temps*? Devait-on donner à ce pays une indépendance absolue, ou le laisserait-on soumis à une sorte de suzeraineté nominale de la Porte? Consentirait-on à lui laisser payer un tribut à ses anciens maîtres? Attendrait-on le consentement du gouvernement turc, ou passerait-on outre? Restait enfin à fixer les limites du nouvel État. Sur la première question, il n'y eut point de difficultés; on tombait d'accord que la Morée ne devait