GUERRE RUSSO-TURQUE. U
comme devant terminer la campagne ; il était d'autant moins permis d'en douter que l'empereur de Russie, aussitôt après ce succès, avait repris le chemin de Saint-Pétersbourg. Les résultats obtenus étaient importants ; les Russes avaient, malgré leurs pertes, ouvert la route pour la prochaine campagne. Mais la résistance des Turcs avait été plus vigoureuse qu'on ne s'y attendait. Cet empire qu'on s'était habitué à considérer comme menaçant ruine avait plus de force et de vitalité qu'on ne le supposait. On se demandait, à Londres et à Vienne, s'il ne serait pas politique de lui venir en aide pour l'empêcher d'être accablé par la Russie. On en vint même à se faire l'illusion de croire que, sans intervenir, les choses iraient au mieux, que la Russie ne ferait pas une seconde campagne. M. de Metternich luimême ne sut pas assez se défendre de ces prévisions optimistes, et elles ont été la cause principale des mauvais conseils qu'il fit donner à Constantinople et qui ont empêché le Sultan de profiter d'une occasion qui n'était pas trop défavorable, pour conclure une paix moins désavantageuse que celle qu'il a été, un peu plus tard, heureux d'obtenir. Les mêmes illusions avaient contribué sans aucun doute aux ménagements de la conférence de Londres pour les intérêts ottomans et à la délimitation de l'isthme de Corinthe, qu'on avait voulu imposer à la Grèce.
On était arrivé aux premiers jours de janvier 1829. Les Chambres avaient été convoquées pour le 27, alors qu'un événement jeta dans le ministère une perturbation dont les conséquences ont été des plus graves. M. de La Ferronnays tomba en faiblesse dans le cabinet du Roi; il fut évident qu'il ne pouvait plus porter le fardeau du ministère. Les regrets unanimes que causa sa retraite furent un éclatant .témoignage de l'estime que son caractère avait inspirée ; mais ils ne pouvaient réparer le mal dont il avait été si profondément atteint par les injustices au-dessus desquelles il ne sut jamais s'élever. Le choix de son remplaçant fut
l'occasion d'un profond désaccord non seulement entre le Roi et son ministère, mais entre les ministres eux-mêmes. Pour gagner un peu de temps, on affecta de croire que l'état de M. de La Ferronnays n'était pas désespéré, et bien qu'il eût envoyé sa démission, bien qu'il insistât pour qu'elle fût acceptée, son portefeuille fut confié par intérim àM. Portalis, garde des sceaux. Cela n'empêcha pas les candidatures de se produire. M. Hyde de Neuville fît campagne avec plus d'entrain que jamais pour M. de Chateaubriand. Plusieurs ministres se seraient bien accommodés de M. de Rayneval, à cause de ses connaissances spéciales, ou mieux encore de M. le duc de Mortemart, ambassadeur de France en Russie ; il se trouvait depuis quelques jours à Paris, où il était venu rendre compte de la véritable situation des affaires en Orient, après la campagne à laquelle il venait d'assister à la suite de l'empereur Nicolas. Fort estimé, méritant de l'être, il venait de remplir avec succès la mission délicate qui lui avait été confiée. Homme d'honneur et de courage, ayant toujours professé les principes les plus sages et les plus modérés, placé à la tête de la noblesse française, jouissant de tous les avantages que donne une grande existence à la cour, il ne lui manquait que l'habitude de la tribune ; mais M. de La Ferronnays ne l'avait pas davantage, et cela ne l'avait pas empêché d'occuper fort dignement sa place. Toutes les convenances semblaient donc se réunir en sa faveur; ce fut lui, en. effet, que les ministres proposèrent définitivement au Roi. Charles X montra peu de goût pour ce choix, qu'il ne repoussa cependant pas. Le duc de Mortemart refusa avec fermeté ; on ne put vaincre sa résistance. Il eut à ce sujet un entretien avec le Roi (je le tiens de luimême), qui insista peu et laissa voir que son refus ne le contrariait en aucune façon.
Charles X avait dès lors une intention très arrêtée et que M. de Mortemart n'eut pas de peine à pénétrer : il voulait M. de Polignac, et ne tarda pas à agir en conséquence. Ce
lilwN^w^fî *
CHARLES X SONGE A M. DE POLIGNAC. loi
fut avec M. Portalis que Sa Majesté rompit enfin la glace. « Il faut décidément, lui dit-il, que je profite de l'occasion « pour renforcer mon ministère. » Sur cela, nulle objection de la part de M. Portalis. « J'en veux causer avec M. de o Polignac et M. Ravez. Envoyez à M. de Polignac Tordre a de venir sur-le-champ, et dites à M. deMartignac d'écrire « par le télégraphe à M. Ravez d'arriver ici le plus tôt « possible. » Cette injonction ne pouvait manquer d'amener quelques observations, d'abord sur la manière dont serait motivé l'ordre à envoyer à M. de Polignac : le Roi n'entendait pas sans doute que la véritable cause fût exprimée dans la dépêche, mais on avait un prétexte qui pouvait être saisi ; M. de Mortemart était au moment de repartir pour la Russie, il pourrait être utile d'aboucher ensemble les deux ambassadeurs de France à Londres et à Saint-Pétersbourg, afin que leur langage sur les affaires d'Orient fût parfaitement concerté et n'offrît aucune disparate dans l'une et l'autre cour. Le Roi adopta cette manière d'exécuter sa volonté; elle avait l'avantage de n'engager à rien; mais M. Portalis voulut aller plus loin, alors éclata le dissentiment.
Le Roi révéla ses projets sans plus d'hésitation; il voulait mettre M. Ravez à l'intérieur en faisant passer M. de Martignac à la marine. Il fallait à l'intérieur un homme ayant plus de caractère; M. Ravez était cet homme. Il voulait mettre M. de Polignac aux affaires étrangères. M. Portalis ne manqua pas d'objections contre cette combinaison. M. Ravez ne s'était jamais occupé d'administration; il n'avait aucune connaissance de l'immense personnel qui dépendait du ministère de l'intérieur, il était en outre cassant, nullement propre à manier les hommes. M. de Martignac, au contraire, s'était fait dans la dernière session un grand honneur par la manière dont il avait défendu l'administration qui lui était confiée ; il avait montré un magnifique talent et ne consentirait probablement pas à accepter un
ministère inférieur à celui qu'il occupait. Il se retirerait, et alors M. Portalis se verrait obligé de le suivre ; car rien ne pourrait le décider à quitter un de ses collègues et surtout M. de Martignac. Il ne fut pas difficile de faire voir les inconvénients de M. de Polignac, de montrer qu'il exciterait au plus haut degré les méfiances et les mécontentements dans la Chambre des députés et rendrait peut-être impossible d'y former une majorité. Était-ce donc au moment de l'ouverture d'une session, qu'on pouvait courir un tel risque et s'exposer à un danger si manifeste? Il ne dissimula pas non plus que ses collègues, suivant toute apparence, ne consentiraient pas à ouvrir leurs rangs à M. de Polignac, que leur opinion à cet égard paraissait arrêtée. Il faudrait donc former un ministère nouveau.
Malgré toutes ses objections, M. Portalis reçut l'ordre itératif de faire venir M. de Polignac et M. Ravez. Il alla communiquer cet ordre à M. de Martignac, et le lendemain la dépêche télégraphique fut expédiée pour Bordeaux en même temps que le courrier des affaires étrangères partait pour Londres. Le soir même, les deux ministres en firent part à leurs collègues. Peut-être eussent-ils mieux fait de les en informer plus tôt ; il est certain que ceux-ci conçurent quelque déplaisir de ce retard et qu'il a été l'origine de la méfiance qui, à partir de ce moment, s'est établie entre les membres du conseil. Cependant le Roi avait réfléchi sur les objections de M. Portalis ; il avait, pour les lever, imaginé un nouveau plan dont il ne tarda pas à lui faire part. On garderait M. de Martignac à l'intérieur; M. Ravez aurait la justice, et lui, M. Portalis, passerait au ministère des affaires étrangères, auquel il faudrait joindre la présidence, car décidément il fallait un président du conseil. Charles X n'admettait pas qu'un tel arrangement pût être repoussé, surtout par M. Portalis, auquel il offrait tant d'avantages ; il ne doutait donc pas qu'on consentît à accepter M. de Polignac comme ministre de sa maison. C'était une satis-