‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 5)Chapitre 85 sur 239 · CRISE MINISTÉRIELLE · texte numérisé non relu

CRISE MINISTÉRIELLE

temps d'arrêt, de prendre un parti qui fût de nature à donner à la conduite des affaires une tout autre direction. Or ce parti ne pouvait être qu'un changement de ministère. Le Roi était en outre encouragé dans cette voie par les conseils venus d'Angleterre et d'Autriche. A aucune époque, ces deux cours n'avaient été plus agissantes. Au moment où la crise amenée par la guerre entre la Russie et la Turquie allait se dénouer, les cabinets de Londres et de Vienne tenaient à s'assurer le concours du cabinet de Paris; ils ne l'espéraient que de M. de Polignac. Voilà pourquoi les dénégations du duc de Wellington ne parviendront jamais à persuader aux gens bien instruits qu'il n'ait pas très activement contribué à lui frayer la route. Ses manœuvres ont été tellement connues et avérées qu'il n'y a pas une correspondance diplomatique de l'époque qui n'en fasse foi. Ces efforts réunis devaient promptcment amener le résultat désiré.

Chose étrange, dans le ministère, sauf M. Portalis, on avait encore.de grandes illusions; un nouveau symptôme cependant aurait dû l'éclairer. Le 27 juillet, M. de Polignac était arrivé à sa terre de Millemont, d'où les communications avec le château de Saint-Cloud n'étaient pas difficiles. Il n'avait pas daigné prendre le soin d'informer de sa venue le ministre des affaires étrangères. Dès son arrivée, il avait repris les démarches qu'il avait suspendues six mois avant, et les listes ministérielles commencèrent à circuler.

M. de Chateaubriand avait demandé un congé et était revenu de Rome dans les derniers jours de mai, un peu moins de trois mois après la nomination du nouveau Pape. Ce retour si hâtif avait sans doute pour but de tàter de nouveau le terrain. Les renseignements qu'il avait recueillis n'avaient pas été favorables, car il prit le parti d'annoncer que l'ambassade de Rome satisfaisait à la fois ses goûts, son ambition, et qu'il ne voulait plus jouer dans

les affaires d'autre rôle que celui d'ambassadeur auprès du Saint-Siège. Il était donc reparti de Paris dans les premiers jours de juillet, et s'était dirigé sur les eaux de Cauterets d'où il devait regagner l'Italie.

Les affaires de M. de Polignac ne marchaient pas aussi vite qu'il l'avait espéré; malgré les secrètes intelligences qu'il avait avec le Roi, il eut à supporter en arrivant un pénible désappointement : il se croyait appelé à former un ministère dont il serait le chef; or le Roi avait déjà pris des engagements, notamment avec M. de La Bourdon naye. Celui-ci n'entendait point qu'il y eût au-dessus de lui un président du conseil et voulait avoir la plus grande part dans le choix de ses collègues. Dans le conflit entre ces deux puissances, le Roi semblait tenir la balance égale ; il n'y avait qu'un homme qu'il fût très décidé à faire entrer dans la nouvelle administration : c'était M. de Chabrol, pour lequel le Roi avait toujours eu beaucoup de goût et dont le caractère modéré semblait devoir être une garantie de nature à rassurer l'opinion publique. Le ministère de la marine lui était réservé; pour la guerre, M. de La Bourdonnaye désirait le duc de Bellune, mais le Dauphin déclara qu'il ne consentirait jamais à travailler avec ce maréchal, objet de son aversion depuis la guerre d'Espagne. M. de La Bourdonnaye proposa alors M. de Bourmont, auquel le Dauphin ne fit aucune objection. Charles X eût voulu conserver M. Roy et aussi, a-t-on dit, M. deMartignac; mais cette supposition est sans fondement. La place de celui-ci se trouvait prise sans discussion possible par M. de La Bourdonnaye. On aurait désiré M. Ravez à la justice; mais il était parfaitement décidé à ne pas abandonner le poste de tout repos, où il se trouvait heureux, de premier président de la cour royale de Bordeaux. Ce fut donc sur son refus que M. de Polignac mit en avant M. Courvoisier. Procureur général près la cour de Lyon, il avait autrefois siégé au centre gauche de la Chambre

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