‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 5)Chapitre 86 sur 239 · CRISE MINISTÉRIELLE (AOUT · texte numérisé non relu

CRISE MINISTÉRIELLE (AOUT

des députés, ce qui convenait aux idées de fusion dont se berçait toujours M. de Polignac. Le choix de M. Courvoisier fut décidé, quoique M. de La Bourdonnaye eût préféré M. de Chantelauze, qui était à je ne sais quel titre agréable à M. le Dauphin; on le réserva pour le cas où M. Courvoisier n'accepterait pas. Restait le ministère des affaires ecclésiastiques et de l'instruction publique; le nom de M. de Montbel, personnage fort honorable, ayant aux yeux du Roi le mérite d'être l'ami de M. de Villèle, fut mis en avant.

Telle était, le 5 août, la composition ministérielle dont le Roi était convenu avec MM. de Polignac et de La Bourdonnaye. Comme les choses les plus secrètes ne manquent guère de transpirer, dès la veille on fut informé dans Paris de ce qui se préparait. J'allai en causer avec M. Portalis, qui, pas plus que moi, ne doutait de la chose. Il mo dit que ses collègues ne pouvaient se résoudre à y croire. Ils étaient résolus à faire auprès du Roi une démarche qui devait les éclairer sur ses intentions. Il s'agissait de je ne sais quelle proposition que Sa Majesté ne pourrait manquer de repousser dans le cas où son parti serait définitivement pris. Chacun s'efforcerait de faire sentir au Roi le danger de la route dans laquelle il allait s'engager. M. de Vatimesnil seul, à cause des mauvaises dispositions de Charles X à son égard, s'abstint, je crois, do cette démarche, qui, de sa part, aurait fait plus de mal que de bien.

Le Roi reçut toutes les représentations avec bonté, avec apparence de gratitude, mais avec la fermeté d'un homme qui a pris son parti. Quand on lui représentait l'impossibilité pour la nouvelle administration de trouver une majorité, qu'en recourant à de nouvelles élections on n'en trouverait pas davantage, il répondait qu'il était parfaitement convaincu que, sans recourir à la dissolution, il trouverait facilement dans la Chambre actuelle une majorité

royaliste. C'est cette idée, inspirée par MM. Ravez et de La Bourdonnaye, qui Ta égaré. De tous les ministres sortants, le mieux accueilli fut M. Roy. Charles X renouvela inutilement ses instances pour qu'il gardât le portefeuille des finances. Il lui savait gré de la fermeté avec laquelle il avait défendu son budget des dépenses et le congédia avec des paroles affectueuses, l'assurant qu'il n'oublierait jamais ses loyaux services.

Le refus de M. Roy laissait un vide qu'il fallait remplir ; M. de Chabrol reçut ordre de prendre le ministère des finances. Pour le remplacer à la marine, M. de Polignac proposa l'amiral de Rigny, dont la belle réputation militaire devait rehausser le prestige du nouveau cabinet. M. de Rigny était alors loin de Paris; il fallait donc attendre son consentement, dont on croyait être certain. Le dimanche parurent au Moniteur les ordonnances, datées de la veille, nommant les nouveaux ministres. Trois d'entre eux, MM. Courvoisier, de Rigny et de Montbel, étaient absents. M. de Polignac fut chargé par intérim du portefeuille de la marine, M. de Chabrol de celui de la justice, M. de La Bourdonnaye de celui des affaires ecclésiastiques. M. Portalis désirait que le Roi renouvelât l'ordonnance qui le nommait à la première présidence de la Cour de cassation , et qu'elle fût datée du jour de la dissolution du ministère; cette légère faveur fut très difficile à obtenir. Le Roi ne dissimula guère qu'il lui en coûtait beaucoup de confirmer ainsi une grâce que la nécessité des circonstances lui avait seule arrachée. Ce fut à cette occasion qu'il laissa percer le regret de ne pouvoir disposer de cette place pour M. de Peyronnet. Cette mauvaise grâce de Charles X montre la fausseté des allégations si souvent répétées sur la secrète intelligence des derniers mois entre M. Portalis et M. de Polignac.

Quant à M. de Vatimesnil, les préventions du Roi étaient telles, qu'ayant demandé une audience dans laquelle il

Page 1