‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 5)Chapitre 87 sur 239 · CRISE MINISTÉRIELLE (AOUT · texte numérisé non relu

CRISE MINISTÉRIELLE (AOUT

devait solliciter, suivant l'usage, la faveur des entrées du cabinet, ce qui ne se refusait jamais aux ministres sortants, Charles X ne put contenir son mécontentement, contrairement à ses habitudes de politesse et de dignité. Peu de jours auparavant avait paru, dans je ne sais quel journal libéral, un article dans lequel les regrets et les éloges étaient prodigues au ministre de l'instruction publique. Le Roi en prit occasion pour lui reprocher la faveur dont il jouissait dans un parti notoirement hostile au trône et a la dynastie; puis, après une scène violente dans laquelle M. de Vatimesnil se défendit avec fermeté, il lui signifia que les entrées ne lui seraient accordées qu'autant qu'il désavouerait hautement dans les journaux les éloges inconvenants dont il était l'objet. M. de Vatimesnil se retira après lui avoir représenté qu'une pareille condition était inacceptable, qu'elle serait un démenti donné à tous les actes du dernier ministère, qu'il n'y en avait aucun dont il se repentît, que tous, d'ailleurs, avaient eu dans leur temps l'approbation formelle du Roi.

M. de Martignac était déjà ministre d'État; on lai donna le grand cordon de la Légion d'honneur. Il se retira profondément blessé dans ses sentiments dévoués pour la famille royale. Il n'avait jamais pu supposer que les services qu'il avait rendus, l'éclat que son talent avait jeté sur le gouvernement pussent être méconnus, que son éloignement des affaires dût paraître si naturel et si simple à des princes qu'il avait servis avec passion. On ne lui avait pas dit un mot de regret, on n'avait pas fait la moindre démarche pour le retenir, alors qu'on avait paru mettre tant de prix à conserver M. Roy! Peut-être cependant aurait-il pu le prévoir. Vers la fin de la session, à la Chambre des pairs, une discussion assez violente s'était élevée entre lui et M. de Villefranche ; il avait repoussé avec éloquence et énergie les attaques dirigées contre son ministère; le lendemain, le Roi lui dit : « Mais pourquoi

« donc, mon cher, avoir fait ce discours? à quoi bon ? quelle « nécessité de répondre à M. de Villefranche? — Mais, Sire, « il était impossible de laisser sans réplique une attaque « aussi démesurée; c'eût été passer condamnation. Je ne « me serais jamais pardonné une telle (in de session; on me « l'aurait éternellement reproché. — Eh bien, soit; mais « pourquoi parler des ordonnances du 16 juin? Vous pouviez « bien, au moins, vous taire sur ce point. — Votre Majesté « n'oublie pas, sans doute, qu'elle ne les a adoptées qu'après « avoir acquis l'entière conviction de leur légalité , de leur « utilité, de leur nécessité; elle nous l'a dit vingt fois. — « Eh bien, oui, je n'en disconviens pas, j'ai fait alors ce que « j'ai cru utile. Je ne me le reproche pas, je le ferais peut- « être encore; mais qu'est-ce que cela a de commun avec « votre politique ? Croyez-moi , c'est une faute que vous « avez faite là; ils ne vous la pardonneront jamais. »

Cette conversation, que je rends littéralement telle qu'elle m'a été rapportée par M. de Martignac, est caractéristique, surtout quand on la rapproche du parti auquel Charles X était alors arrêté et qu'il a exécuté quinze jours plus tard. Quels étaient donc les puissants personnages dont il disait : Ils ne vous le pardonneront jamais, si ce ne sont les Jésuites et leurs amis, si ce ne sont les membres de cette congrégation qui voulait le pouvoir à tout prix ? En effet, il n'a pas été pardonné à M. de Martignac, il n'a pas été pardonné à M. Portalis, principal rédacteur des ordonnances, et auquel le Roi n'a laissé qu'à regret la place de premier président de la Cour de cassation,- ni à M. Feutrier, ministre des affaires ecclésiastiques, dont le frère n'a pas tardé à être enlevé à une préfecture qu'il adminis trait avec un incontestable succès (1).

(1) M. Feutrier, évoque de Beauvais, est mort à la fin du printemps suivant; il était encore dans la force de l'âge. On ne saurait douter que les dégoûts dont il avait été abreuvé par ses anciens amis du clergé n'aient beaucoup contribué à hâter la fin de sa carrière.

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