‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 5)Chapitre 94 sur 239 · VOYAGE TRIOMPHAL DE M. DE LA FAYETTE · texte numérisé non relu

VOYAGE TRIOMPHAL DE M. DE LA FAYETTE

d'assez minces résultats. Le rédacteur d'un petit journal, le Figaro, fut condamné à six mois de prison et à mille francs d'amende; la cour royale confirma ce jugement; mais les mêmes peines ayant été prononcées par le tribunal contre M. Bertin, éditeur responsable du Journal des Débats, nous verrons plus tard comment la cour royale annula ce second jugement. Ce fut un des graves événements de la fin de l'année.

Dans les grandes villes, l'opinion publique saisissait toutes les occasions de manifester ses tendances hostiles. M. de La Fayette fut l'objet d'une ovation à Lyon. Il était parti quelques jours avant la clôture de la session pour aller revoir les lieux de sa naissance ; son passage à Clermont, à Issoire, à Brioude, n'avait été marqué que par des banquets offerts par ses amis ou des membres de sa famille» mais il se trouvait au Puy lorsqu'il y reçut la nouvelle du changement de ministère. À partir de ce moment, son voyage prit un caractère politique. A Vizille, à Grenoble, on fit cortège au grand citoyen, on lui présenta une couronne de chêne dont les feuilles étaient d'argent ; c'était le produit d'une souscription à cinquante centimes. A Lyon, une troupe de cinq cents cavaliers et de huit à neuf cents jeunes gens à pied alla à sa rencontre, et il fit son entrée dans une calèche attelée de quatre chevaux. Le 6, il y eut promenade sur la Saône, et le 7, un grand banquet avec toasts et discours politiques. Le lendemain, il partit dans la matinée, escorté, malgré la pluie, d'une masse énorme de population. L'autorité n'eut d'autre parti à prendre que de rester silencieuse. Il était impossible de se dissimuler la gravité de ces manifestations. Était-ce seulement le défenseur des idées libérales qu'on acclamait ainsi? n'étaient-ce pas aussi les souvenirs de la révolution de 89 et peut-être même l'espérance d'une révolution nouvelle? Qui donc avait soulevé ces passions assoupies, si ce n'est l'apparition d'un ministère auquel on supposait l'intention de supprimer les libertés

publiques? Rien de semblable s'était-il produit sous le ministère précédent ?

Bientôt vinrent se joindre à ces démonstrations des actes autrement graves. Je veux parler des associations pour le refus de l'impôt. Ce fut le ii septembre que parut dans le Journal du Commerce le premier acte d'association. Il était présenté à l'acceptation de cinq départements dont se composait l'ancienne Bretagne, dans le ressort et sous la protection, était-il dit, de la cour royale de Rennes. — Je n'entrerai pas dans le détail de cette pièce assez longue; il me suffira de dire que les signataires, prévoyant d'abord le cas où les ministres entreprendraient de lever l'impôt par voie d'ordonnance et sans le concours des Chambres, puis celui où ils essayeraient d'introduire un changement inconstitutionnel dans le système électoral, s'engageaient, dans ces deux cas, à ne pas payer l'impôt et à recueillir des souscriptions afin de couvrir les frais qui pourraient rester à leur charge, par suite de ce refus.

Le gouvernement fit poursuivre le journal. Le délit était certain, cette prétendue association n'était encore qu'un projet rédigé, je crois, par un ancien député de Bretagne. Le journal l'avait présenté comme étant en plein cours d'exécution avant qu'il fût encore revêtu d'une seule signature. Il y avait donc manœuvre coupable. L'accusation porta sur trois points : 1° attaque formelle à l'autorité du Roi ; 2° provocation à la désobéissance aux lois ; 3° excitation à la haine et au mépris du gouvernement du Roi. Tous les tribunaux et toutes les cours qui furent saisis de cette affaire (car elle fut poursuivie dans plusieurs ressorts, plusieurs journaux ayant reproduit les articles du journal incriminé) furent d'accord pour écarter les deux premiers chefs d'accusation, se fondant sur ce qu'il n'y avait pas d'attaque formelle à l'autorité du Roi, ni de provocation à la désobéissance aux lois, puisque le cas de la résistance au payement de l'impôt était subordonné à des circon-

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