LA GUERRE RUSSO-TURQUE
pouvaient manquer d'en ressentir une grande joie. En Angleterre, les journaux le célébrèrent à l'cnvi comme un événement fort heureux dont ne devaient pas s'inquiéter les amis de la liberté et qui devait resserrer les liens d'amitié entre le gouvernement français et le gouvernement anglais. Comme en Autriche, on espérait à Londres que M. de Polignac romprait les engagements qui avaient pu être pris entre le cabinet de Paris et celui de Saint- Pétersbourg. Mais, par un concours d'événements que ni l'un ni l'autre n'avaient prévus, il se trouva que ce ministre sur lequel les puissances avaient mis leur confiance arrivait trop tard et qu'il ne pouvait, quelles que fussent ses inclinations, leur être utile. Charles X avait beaucoup plus qu'on ne le croyait le goût et la prétention de diriger luimême les affaires extérieures. Il lisait toutes les dépêches de quelque importance et débattait avec son ministre les réponses à faire. Il était donc fort au courant de ces questions et avait fini par s'identifier avec le système suivi par son cabinet depuis deux ans. Il n'était pas vrai qu'il eût aucun engagement positif avec la Russie, mais il était avec elle dans les meilleurs termes, plus disposé à la servir qu'à la contrarier. M. de Polignac trouva donc sur ce point son opinion beaucoup plus établie, plus ferme qu'il ne l'avait peutrétre supposé.
Depuis le mois de juin, les événements qui s'étaient succédé avaient changé bien des choses. Une première bataille gagnée par le général Diebitsch au pied du Balkan lui avait ouvert le passage de cette chaîne de montagnes, boulevard de l'Empire ottoman; après plusieurs combats qui tous se terminèrent à son avantage, il était en marche sur Andrinople. Une fois entré là et bien appuyé sur ses flancs, il pouvait recevoir par la mer Noire les renforts et les approvisionnements. Il n'y avait plus rien pour empêcher sa marche sur Constantinople. L'empereur Nicolas, connaissant le mauvais vouloir de l'Autriche et de l'An-
gleterre, peu rassuré du côté de son frère Constantin, qui lui avait à peu près refusé le secours de son armée de Pologne, désirait la paix. De Varsovie, où il était venu, il se décida à aller jusqu'à Berlin; il y arriva le 8 juin. Là, dans des conférences intimes qu'il eut avec le roi de Prusse, désirant consolider son alliance avec lui, il lui parla avec un entier abandon, lui donna l'assurance que, s'il poursuivait la guerre, c'était uniquement pour s'assurer la paix. Il n'avait, disait-il, aucune ambition, aucun désir de conquête, et il était surtout à mille lieues de vouloir s'emparer de Constantinople. Le roi de Prusse n'hésita pas à lui promettre son assistance dans le cas où d'autres voudraient l'attaquer; il fut décidé entre eux que le général Muffling, l'un des hommes de confiance du roi, partirait aussitôt pour Constantinople et ne négligerait rien pour persuader au Grand Seigneur que le moment de traiter était venu.
Lorsque, le 4 août, le général Muffling arriva à Constantinople, les opérations militaires avaient rendu le rôle du médiateur plus facile. Il réussit d'abord à faire comprendre au Sultan que tout lui commandait d'accepter les propositions faites pour fixer le sort de la Grèce. Le reis effendi ne tarda pas à déclarer au nom de son maître qu'il acceptait la médiation des puissances et le traité du 6 juillet 1827. Puis il pria les ministres de France et d'Angleterre d'interposer, avec celui de la Prusse, leurs bons offices pour arrêter la marche de l'armée russe. Le traité ne fut signé que le 14 septembre; les conditions étaient sans doute fort avantageuses pour la Russie, bien qu'il fût impossible de dire que le Czar eût précisément manqué aux engagements pris à Berlin. La Porte, en effet, ne semblait perdre aucun territoire en Europe, et le Pruth servait encore de limite aux deux empires ; mais l'exercice de la suzeraineté qui était conservé à l'Empire ottoman sur la Moldavie et la Valachie n'était plus appuyé sur la possession des forteresses situées